dimanche 22 mars 2020

Un feuilleton pour vous occuper pendant le coronavirus ! Le journal du Nightstalker

Afin de vous occuper pendant les longues heures de confinement dues au coronavirus, nous avons décidé avec l'auteur de vous offrir en feuilleton un roman illustré à paraître dans les semaines suivant le retour à la normale, Le journal du Nightstalker. Cet univers sera également couvert par un jeu de rôle en préparation aux Editions Stellamaris.



Les publications se feront au rythme d'un chapitre tous les deux jours.
Voici le trailer que l'auteur a réalisé pour ce roman :


Vous pouvez lire cette histoire mise en page sur un site dédié créé par l'auteur, ainsi que sur une facebook dédiée. Je vous la présente ici sans mise en page.

Et voici donc le chapitre 7 du livre 1 :

VII – Fate, le témoin du temps

L’humain court toujours après le temps qui passe, désireux de rallonger son espérance de vie, faisant en sorte que son aspect physique reste agréable le plus longtemps possible. Certains vendraient même leur âme pour vivre quelques années de plus, voire perdraient leur humanité dans cette quête de vie éternelle ; mais, au final, n’est-ce pas cette durée limitée qui rend les choses intéressantes et leur donne un sens ?

Je vais vous raconter ma rencontre avec Fate, ce personnage aussi mystérieux qu’unique. Cette rencontre s’est produite après mon combat contre l’anesthésiste. Les démons étaient calmes et peu de mes veilles nocturnes me livrèrent des proies. On pouvait pressentir que quelque chose se préparait, quelque chose qui me dépassait. La guerre ultime, le combat final se rapprochait. Certes, depuis le départ de Thalis en Enfer, Lucifer devait être occupé à régler ce problème et, donc, le monde des humains vivait provisoirement en paix. Accroupi au bord d’un toit, un samedi soir de printemps, j’observais les paisibles ruelles. Il faisait très doux. Les jeunes, de sortie avec leurs amis, couraient pour échapper à la pluie fine qui pénétrait leurs vêtements. Leurs éclats de rire emplissaient les rues, inconscients qu’ils étaient du monde caché derrière le leur. Je savourais ce moment, comme si leur gaieté pouvait déposer un voile sur les choses qui nous menaçaient. Soudain, une voix féminine me tira de mes pensées.

Encore en train de nous observer ? Nous sommes de vraies énigmes, n’est-ce pas, voilà pourquoi nous sommes tellement intéressants… Nous nous croisons de moins en moins, toi et moi, c’est une chose à laquelle nous devons remédier.

Sa voix était douce et espiègle en même temps. Je tournai la tête, surpris, et vis Miss Ombrelle. Elle se tenait debout derrière moi, vêtue comme à son habitude d’une robe noire et de son masque de dentelle. Elle me souriait, la tête penchée sur la droite comme une enfant.

Que fais-tu ici ? Demandai-je.
Comme toi, j’observe le monde, répondit-elle en venant s’asseoir à mes côtés. La ville est si calme, les démons semblent de moins en moins présents. Comme s’ils avaient mieux à faire en ce moment.
Thalis, lâchai-je dans un murmure.
Tha… qui ? Interrogea-t-elle.
Une longue histoire.
Bouhhhhhh, tellement de secrets... fit-elle en agitant les mains comme pour imiter un fantôme.

J’orientai mon regard vers le bas, en direction de la rue. Je sentis Miss Ombrelle venir, sans prévenir, se blottir contre moi et poser sa tête sur mon épaule.

Tu crois qu’on survivra à la guerre ? me demanda-t-elle soudain, déprimée.
Je ne sais pas. Tout ce que je sais, c’est que nous devrons nous battre pour ce monde et pour eux, fis-je en désignant les jeunes du menton.

Après ces mots un doux silence s’installa entre nous, comme si le temps pouvait s’arrêter. Mon regard se porta sur un homme dans la rue, vêtu d’un costume noir. Il devait avoir une vingtaine d’années. Il leva la tête vers moi, me regarda puis sortit de sa poche une montre à gousset, la remonta puis l’ouvrit pour regarder l’heure. Il releva à nouveau la tête vers moi et me salua. Je voulus me lever pour le suivre, mais suspendant mon geste, je vis que tout, autour de moi, était comme figé. La pluie ne tombait plus, les gouttes étaient stoppées dans leur chute. Miss Ombrelle était immobilisée dans la position dans laquelle elle était pelotonnée, appuyée comme si j’étais encore à côté d’elle. Les gens dans la rue étaient aussi statufiés, arrêtés dans leur mouvement, et me donnaient l’impression d’être le seul être vivant de la planète. Le monde entier semblait être figé dans l’instant.

Je sautai du toit de l’immeuble afin de pouvoir poursuivre cet homme étrange. En atteignant le sol je me mis à courir dans la direction vers laquelle ce personnage si particulier avait disparu. Qui était-il ? Et surtout pourquoi avait-il fait ça ?

En tournant au coin d’une rue ma course s’arrêta net. Les trottoirs étaient bondés de gens qui ne bougeaient pas. Sur la route, des voitures figées occupaient les deux bandes de circulation. Au milieu de la chaussée, incongrue, une porte d’un blanc immaculé dans son encadrement se dressait, mystérieusement close devant moi. Je m’avançai vers ce qui semblait ouvrir sur une autre réalité. Je la contournai pour voir l’arrière, tant la situation me paraissait surréaliste. Il n’y avait rien à part cette porte qui avait surgi de nulle part.

Ma main se posa sur la poignée et je l’ouvris. De l’autre côté, je découvris un décor blanc étincelant, comme si cette porte menait sur un autre endroit en dehors du monde des humains. À cet instant précis je ne me posais aucune question. Je n’avais pas réfléchi, j’avais juste franchi le seuil. La pièce dans laquelle je me retrouvais était grande et marbrée, lumineuse comme si nous étions en pleine journée.

J’entendis la porte se refermer derrière moi, mais le temps de me retourner, cette dernière avait déjà disparu laissant à présent la pièce se dévoiler devant mes yeux. Je ne pouvais pas voir les murs, ni même voir autre chose que la lumière rayonnante se refléter sur ce sol marbré. Je fis quelques pas et les entendis résonner pendant un long moment. Je me déplaçai tout droit ou du moins ce qui me semblait l’être. Au bout de quelques minutes, je vis apparaître une porte noire devant moi. La poignée ronde, cuivrée, était vieille et ouvragée. La porte était posée au milieu de la pièce dont je ne pouvais apparemment pas atteindre les murs.

Je tournai la poignée et de l’autre côté du seuil, je découvris un couloir. Changeant complètement d’environnement, les murs de cette nouvelle pièce étaient blancs, ornés de tableaux et de miroirs, un grand tapis de plusieurs mètres de long était posé au sol et un autre couvrait le plafond. Ce couloir conduisait à plusieurs portes en bois : sept de chaque côté. J’entendis un grincement et lorsque je tournai la tête l’ouverture avait disparu, laissant à sa place un mur blanc avec un tableau représentant un bébé, lequel tenait une montre à gousset dans la main. Cet enfant avait un regard très sage, semblable à celui d’un ancien qui aurait déjà trop vécu. L’expression dans ses yeux ne correspondait pas à son apparence de nouveau-né.

Je tournai la tête vers le couloir. J’avançai à pas discrets afin d’éviter de faire trop de bruit lorsque la porte du fond à gauche s’ouvrit et qu’un vieillard en costume noir sortit. Il devait avoir un âge bien avancé. Un peu voûté, les cheveux entièrement blancs, il semblait fatigué.

Je t’attendais très cher ami, fit le vieillard en sortant sa montre à gousset. Tu es en retard, ou en avance selon le point de vue.
Qui êtes-vous, vieil homme ? demandai-je, intrigué.
Je suis un ami, retiens déjà cela. Je voudrais seulement comprendre ce que tu fais ici, tu ne devrais pas être parmi les humains, ce n’est pas ta place.
Pourquoi avoir arrêté le temps ?
Il fallait que j’attire ton attention sans altérer le cours des choses, je n’ai pas trouvé mieux. Enfin, suis-moi, je vais mettre un costume dans lequel je serai un peu plus à l’aise.

Le vieillard se retourna et repartit. Je me précipitai à sa suite. Je franchis la porte en trombe et retrouvai un décor familier. J’étais de retour chez moi au Paradis. Une lumière douce et réconfortante nous enveloppait.

Tu reconnais cet endroit ? Fit-il.

Je me retournai et vis un adolescent de quinze ans tenant également une montre à gousset dans la main gauche.

Pardonne ce changement d’apparence mais il est plus facile pour moi d’être dans ce genre de corps, me dit-il.
Nous sommes au Paradis, répondis-je avec nostalgie.
Oui, mais regarde bien.

Je perçus des bruits au loin et me retournai afin de les identifier. Je me vis, et cela me parut si loin déjà, à l’entraînement. J’avais les ailes déployées. Gabriel, mon mentor, mon grand frère, m’entraînait. Il avait l’air si fier de moi, en ce temps-là. Je ne voulais que son approbation, devenir plus fort, comme lui, et être aussi fidèle que lui à la volonté de Père.

Est-ce réel ? Demandai-je.
Oui, mais tu ne peux agir sur ce souvenir, me répondit le jeune homme. Nous visitons le passé. Je voudrais que tu m’expliques. Pourquoi t’a-t-on laissé descendre ?
Je ne sais pas, répondis-je avec une voix tremblante.

La vue de cette scène avec Gabriel m’emplit de tristesse. Je devais l’avoir déçu en chutant du Paradis. Il devait se sentir trahi.

Apparemment, nous ne trouverons pas la solution ici. Viens avec moi, nous allons ailleurs.

À ces mots je détournai mon regard de cette scène touchante pour regarder le jeune homme. Au lieu d’un adolescent je me retrouvai face à l’homme que j’avais vu dans la rue. Il avait ouvert sa montre à gousset et regardait l’heure par l’encadrement de la porte en bois par laquelle nous étions arrivés. Je me retournai vers lui et franchis le seuil afin de regagner le couloir dans lequel je me trouvais peu avant.

Mais qui es-tu à la fin ? demandai-je légèrement excédé.
Qui je suis importe peu, répondit l’homme. Mon nom est Fate. Je suis le témoin du Temps. J’ai le droit d’aller et venir à ma guise dans le temps, mais je n’ai pas d’emprise sur les choses. Je ne peux influer sur la vie des humains, mais apparemment, je ne peux influer sur toi.

Qu’attends-tu de moi ?
Je veux comprendre pourquoi tu es ici. Je veux également te poser une question. Regrettes-tu ton choix ?

Surpris, je ne pus répondre. Étais-je vraiment heureux de ce choix ? Tout cela avait-il un sens ? Pourquoi Fate me portait-il un tel intérêt ?

Nous allons essayer cette porte, me dit-il en me montrant du doigt un autre accès du couloir.

La porte dévoila un décor qui se consumait. Il faisait très sombre tandis qu’une scène apocalyptique se déroulait sous mes yeux. Des ruines dressaient leur silhouette fumante tout autour de nous. Des bâtiments ravagés par le feu constituaient un décor infernal. Des cadavres carbonisés jonchaient les gravats. Les flammes semblaient tout dévorer. Dans le ciel s’élevaient des nuages de fumée noire.

Où sommes-nous ? demandai-je.
Dans un futur proche, je crois, répondit-il. Voilà à quoi ressemblerait l’avenir si tu n’étais pas là, si tu n’étais pas venu sur Terre, si tu n’avais pas chuté. La guerre contre Lucifer et son résultat. Tu n’es pas sans savoir que Lucifer prévoit une attaque bientôt ?
Un futur proche si je n’avais pas été là, la destruction et la douleur. Voilà pourquoi je suis descendu ! Père n’a jamais réagi, pourtant les humains souffraient. Ses propres enfants comme nous, les anges, il les laissait dépérir. C’est pour éviter cela que je suis descendu.

Au milieu des cadavres, je vis le corps de Miss Ombrelle. Morte écorchée sur un champ de bataille. Je tombai à genoux face à son corps. Son regard était vitreux, de sa bouche sortait du sang. Je posai ma main sur ses paupières afin de les refermer, son corps était si froid. Des larmes commencèrent à perler sous ma capuche et tombèrent au sol. Plus rien ne tenait debout. Mais où étaient passés les guerriers ? Je cherchai des yeux des soldats, mais n’en trouvai pas.

Lève la tête ! m’ordonna-t-il d’un ton autoritaire.

Le ciel n’était que nuages et, à intervalles presque réguliers, des éclairs les traversaient. Au travers des nuages on pouvait distinguer des ombres hostiles. Après quelques secondes d’observation, je compris : des anges se battaient. Les éclairs correspondaient aux chocs de leurs épées. Les anges, ailes déployées, combattaient des hordes de démons. Je regardai autour de moi pour déterminer leur provenance. Une bouche de l’Enfer en forme de volcan les déversait.

La guerre est proche, m’assura-t-il.

Je me retournai et vis un bébé tenir une montre à gousset dans ses deux petites mains. Un costume noir à sa taille lui servait d’habit. C’était l’enfant du tableau, avec le même regard.

Qui es-tu réellement ? demandai-je une fois encore.
J’ai déçu quelqu’un il y a bien longtemps. Mes choix ne furent pas les plus judicieux et depuis, je n’ai plus été capable d’influer sur le monde des hommes ni sur leurs vies. Comme une malédiction que l’on m’aurait jetée. Je les observe depuis que le monde est monde. Je devais comprendre la valeur des vies humaines afin de savoir ce qui m’était arrivé. Leurs existences passent en un clin d’œil pour nous, les immortels, mais c’est ça qui les rend si exceptionnelles et si précieuses.

Et moi dans tout ça ?
Je voulais tenter de comprendre pourquoi tu étais là, ce que tu faisais ici. Je voulais te prévenir également de ce qui t’attendait.
Pourquoi m’aides-tu ainsi ?
Parce que, comme toi, j’ai jadis fait un choix que je regrette aujourd’hui et je désire t’aider dans ta quête qui me semble juste. Je ne suis pas ton ennemi. Viens, allons ailleurs.

L’enfant se leva sur ses petites jambes et avança vers la porte en bois. Cette dernière nous ramenait dans le couloir. La porte se referma derrière moi et me laissa glacé d’horreur après cette vision, ce monde anéanti. Un grincement me sortit de mes pensées. Fate prit alors sa montre, l’ouvrit et regarda l’heure.

Nous ne sommes pas en avance, dit-il. Viens, notre voyage touche à sa fin.
Où allons-nous maintenant ?
Une surprise. J’aime les surprises. Porte-moi, avec mes petites jambes je ne vais pas bien vite.

Je me baissai pour ramasser Fate et le pris dans mes bras. Il souriait comme si ce qu’il y avait derrière la dernière porte allait guérir tous les maux. Je franchis le seuil et là, le décor changea à nouveau. Il faisait nuit, nous étions au bord d’un lac. Un magnifique champ de fleurs s’étendait devant nous. L’eau du lac semblait si bleue et si douce. En regardant aux alentours, je découvris que nous étions dans une vallée. C’était splendide. Un havre de paix des plus secrets et des plus purs. Fate devenait de plus en plus lourd et, lorsque je baissai les yeux vers lui, il n’était plus un bébé, mais à nouveau un vieillard.

Tu peux me déposer maintenant, tu sais. N’est-ce pas magnifique comme décor ? Ne sens-tu pas cette légèreté et cette pureté dans l’air ?

Je le plaçai au sol et m’émerveillai du reflet de la lune sur le lac. Ensuite, je vis Fate s’avancer vers le champ de fleurs. Ce spectacle était d’une grande beauté.

Voilà ce que je voulais te faire voir, me dit-il en riant.
Pourquoi me montrer ça ? Demandai-je.
Parce que c’est pour ça que tu dois te battre et gagner, c’est pour ça que tu dois vaincre. Lucifer n’hésitera pas à corrompre toutes les œuvres de ton Père.
Qui es-tu vraiment ?
Seulement Fate, dit-il avec un sourire amusé. Savoir qui je suis ne te servira à rien, retiens seulement que tu devras te battre pour tout ceci. Fais-le pour eux, pour ton Père et pour moi.
Fate prit une grande inspiration en fermant les yeux, comme s’il se rassasiait de l’air ambiant. Puis, il sortit sa montre et regarda l’heure. Il la rangea en grimaçant, déçu.
Il se fait tard, fit-il en regardant la lune. Il va falloir y aller.
Aller où ?
N’oublie pas qui tu es et ce que je t’ai dit, dit-il en posant les mains sur mes épaules. Ce monde est important ; ce que Père a accompli est important ; ce que tu as accompli est important. N’oublie pas.
Quelle est la suite des événements ?
Il me regarda, leva la main gauche, sourit et claqua des doigts.
Tu ne réponds pas à ma question ? me fit Miss Ombrelle.
J’étais revenu sur le toit de l’immeuble. Miss Ombrelle avait toujours la tête posée sur mon épaule. Les gens et les voitures animaient la rue.
Quelle question ?
Si nous allions survivre à cette guerre ? répondit-elle en soupirant.

A ces mots, les images de la Terre dévastée me revinrent en tête. Les corps et les ruines.

Je ne sais pas, mais la guerre est proche et je sais qu’il faudra se battre pour sauver ce monde.

Miss Ombrelle ne répondit pas et resta quelques minutes encore blottie contre moi. Comme si ce moment pouvait tout arranger. Un besoin de réconfort avant la suite. Fate m’avait fait revenir à des instants précédant notre rencontre. Tout cela avait-il été réel ou pas ? Peu importait, je savais désormais que ma place était ici. Je savais maintenant que tout ce que j’avais accompli avait un sens, un but, et que celui-ci était juste.

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Et ce qui précède

Livre 1
Non Serviam

« … et lorsque ses enfants s’entre-déchireront et que le guetteur tombera, le Père impuissant pleurera sans interruption, laissant un flot incessant se déverser sur sa création… »
Révélation de Metatron

I – Ma chute


Quand je ferme les yeux, je revois ma chute. Mon interminable descente, mon angoisse, ma peur et ma douleur. Mes ailes ne pouvant ni m’aider ni me ralentir. Ces visages humains qui défilent devant mes yeux et leurs expressions me sont étrangers. Je peux encore ressentir le froid parcourant mon corps à mon arrivée en bas, mes ailes déchirées et lacérées et la souffrance s’insinuant dans mon être.
Je devrais peut-être vous raconter comment j’en suis arrivé là. Ou plutôt qui je suis, et ce que je suis. Ainsi, comprendrez-vous mieux ce que je vous écris.

J’étais un ange au Paradis. Servant mon Père de la meilleure manière qui soit, sans me poser de questions. Un fils fidèle et aimant. Un de nos frères avait, des millénaires plus tôt, tenu tête à notre Père en réunissant une armée contre lui. Il était le plus beau d’entre nous et le plus proche de Père. Nous ne gagnâmes contre lui qu’après une bataille acharnée. Lucifer fut vaincu et condamné à l’Enfer et aux abîmes. Les pertes furent énormes dans nos rangs, j’avais vu mes frères mourir par la main de mes autres frères.

Après cette époque de confusion et de destruction, Gabriel m’entraîna. Pendant des siècles, il m’enseigna le combat et le dévouement à une cause. Nous vous protégions des assauts démoniaques envoyés par mon frère déchu. J’apprenais beaucoup en vous observant mais, au fur et à mesure des siècles, le doute s’installa en moi. Je ne comprenais pas pourquoi notre créateur vous laissait souffrir ou mourir inutilement. Certains de vous bafouaient la vie et d’autres la subissaient sans aucune justice ou morale. Cette incompréhension me rongeait. Plus le temps passait et plus ce questionnement s’emparait mon esprit. La douleur intérieure et l’incompréhension me rendaient complètement malade, si bien qu’en voyant que vous aviez le libre arbitre, le droit de choisir, je ne saisissais plus le sens de mon existence. Étais-je fait uniquement pour suivre les ordres ? Pouvais-je espérer autre chose ? L’obsession maladive de ces questions et ce mal-être me poussèrent dans l’abîme. Je n’avais plus aucune possibilité, à part celle de descendre. Un plongeon sans fin, un saut dans les ténèbres et l’inconnu. Je chutai du Paradis pour comprendre, pour trouver une solution. Pour “vivre”.

Durant cette chute, je vis défiler devant moi tous les sentiments humains. Au Paradis, les anges ne connaissent que l’obéissance, et voici que, finalement, de mon mal-être était née mon individualité. En me retournant pendant ma descente, je vis la lumière du Paradis s’éloigner de mon être, engloutie par le noir le plus total. J’avais tenté à plusieurs reprises de déployer mes ailes sans pour autant y arriver. J’entendis mes voix intérieures durant ma chute. Mes interrogations formulées à voix haute.
À quoi puis-je servir ? Les aime-t-il plus que nous ? Pourquoi les laisse-t-il souffrir ? Puis-je moi aussi avoir le choix ? Est-ce que j’existe ? Lucifer a-t-il eu tort ?

Ces voix se mêlaient dans ma tête. Et je chutais, encore et encore. Je crus que ma tête allait éclater sous la douleur. Des visions des champs de bataille et de Lucifer ne cessaient de défiler devant mes yeux. J’avais beau hurler et crier, le son s’arrêtait devant moi comme si les ténèbres avalaient chacune de mes paroles. À peine franchissaient-elles mes lèvres qu’elles étaient absorbées par le néant. Mon sang bouillonnait, mes muscles se crispaient et mes ailes semblaient se déchirer quand, soudain, le noir envahit tout. J’eus l’impression de flotter au milieu du vide. Ma douleur était toujours présente, je n’étais entouré que de ténèbres. Rien d’autre que l’absence de lumière la plus totale. Enfin une lueur apparut, je ne savais pas où j’étais. Ma vue était trouble, cependant la sensation de chute s’était estompée. Lorsque ma vision redevint plus claire, je découvris un autre monde : le vôtre…

La lumière provenait d’un lampadaire au-dessus de moi. J’étais allongé sur le sol froid et humide. Seul, au milieu d’une ruelle étroite et oppressante. Les bâtiments qui se dressaient autour de moi semblaient vouloir m’engloutir. Je sentais le sang chaud ruisseler de mon dos, là où mes ailes auraient dû être placées. J’étais nu et apeuré. Je m’étais relevé d’un bond, paniqué et perdu. Je tremblais… Mes bras, mes jambes… Tout mon être frémissait. Je trébuchai plusieurs fois, désorienté. Je cherchai où me cacher en titubant et me heurtant contre chaque obstacle. Le bruit qui m’entourait m’était étranger. Des hurlements mécaniques et des sons surnaturels rugissaient tout autour de moi. Je m’effondrai, submergé par ces nouvelles sensations. Je repris ma course, paniqué. Dans un coin isolé, à côté de poubelles, je découvris un amas de vieux vêtements. Je ramassai de quoi me vêtir : un pull noir délavé à la capuche assez large, un pantalon noir, des chaussures et un vieil imperméable en cuir déchiré. Malgré l’humidité du tissu, je les enfilai. Ce ne fut qu’en continuant ma progression que je découvris un immeuble ouvert et abandonné. Je me glissai à l’intérieur et me calai dans un coin. La bâtisse était délabrée, comme si on l’avait volontairement détruite de l’intérieur. Il ne restait que du béton et les piliers des fondations. Des bâches volaient au gré du vent, produisant un claquement agressif et désagréable. Cachant la vue de ce monde derrière mes avant-bras je restai en boule, attendant quelque chose sans savoir quoi.

Je m’abritai là pendant des jours, regardant le ciel changer de teinte uniquement au travers des planches fendues qui condamnaient les fenêtres du bâtiment. J’observais les ombres se déplaçant sur les murs de cette ruine qui me servait de refuge. Je n’osais ni me mouvoir ni émettre un son. Dès que je fermais les yeux, je revoyais cette chute et ces moments horribles ; aussitôt je me réveillais en sursaut, comme si je sortais d’un cauchemar. Voilà l’histoire de mon arrivée sur Terre.
Je ne me suis jamais vraiment posé de question sur le bien-fondé de mon action, ni même sur ce que Père pouvait penser de ma décision. D’ailleurs, à ce moment-là, c’était le dernier de mes tracas. J’étais persuadé de ne pas avoir eu le choix. Venir sur Terre était la seule alternative. S’il en existait une autre, je n’avais pas été capable de la trouver. La peur, le mal-être et la douleur avaient dévoré mon esprit et ma raison… Pouvait-on m’en blâmer ?

Au bout de quelques semaines de réclusion, j’avais pu m’accoutumer aux bruits extérieurs ainsi qu’au décor. Les lumières, inondant la pleine nuit, ne m’aveuglaient plus. J’avais commencé à sortir de cet isolement pour découvrir le monde, mais de façon discrète et prudente. Je voyageais de toit en toit. Les bâtiments étaient grands et semblaient presque atteindre le ciel. Tout se développait en hauteur : les gigantesques tours de lumière illuminaient le ciel et ne laissaient jamais la ville dormir. Je passais d’instinct par les toits pour me sentir à nouveau un peu comme là-haut, lorsque je vous observais depuis le Paradis. J'ai ainsi passé des semaines à regarder votre monde, à étudier vos habitudes… Je scrutais certains de vous attentivement, alors que j’en suivais d’autres sans aucun but précis. Vous me dévoiliez une large palette d’émotions, certaines positives et d’autres négatives. Je fus ému lorsque je vis un couple se retrouver et s’enlacer. Je fus également profondément attristé lorsque j’aperçus une jeune fille perdre tout espoir et être obligée de vendre son corps pour survivre. Je fus touché par les premiers pas d’un bébé dans un parc.

Je m’aperçus que vous receliez des trésors de bonté et de créativité, mais également de haine et de destruction. Certains se battaient de tout leur être pour survivre et déployaient un courage et une force immenses. Vos instincts pouvaient être adoucis par la générosité et la compréhension. Peut-être aviez-vous besoin d’un coup de main pour vous aider à le comprendre ? Pourquoi Père vous laissait-il accomplir autant d’atrocités alors que vous étiez capables de si belles choses ? Tant de questions et si peu de réponses claires. Je restais à vous observer de jour comme de nuit, malgré la pluie, le vent ou la neige. Je peux encore me souvenir de mes sensations lorsque je courais sur les toits. Cette sensation de liberté et d’insouciance quand mes pas s’accéléraient. Ces moments d’une incroyable futilité semblaient pourtant regorger de sens. Je m’émerveillais des miracles de la nature. La beauté des tapis de neige en hiver sur vos routes, les floraisons du printemps, les couleurs de l’automne.

Cette période de découverte me permit de surmonter mon angoisse, ma peine et ma solitude. À cet instant-là, je ne savais pas encore où était ma place dans ce monde étranger. Cette recherche de sens que vous avez tous l’air de subir dans votre évolution était inconnue pour moi. Trouver cette foi est ce qui vous permet de vous investir totalement et d’avancer vers un but. Je me devais moi aussi de trouver mon chemin.

Les anges n’ont pas le choix de leur vie alors que vous, oui. Vous regorgez de possibilités, pour un bien ou pour un mal, mais vous avez toujours le choix. C’est un cadeau que vous avez reçu à la naissance.

Désormais, j’avais moi aussi cette faculté. J’étais devenu maître de mon avenir ; mais que pouvais-je bien en faire ?

Une nuit d’octobre, un hurlement d’enfant se fit entendre dans une ruelle. J’accourus en passant par les toits, cherchant l’origine du cri. Depuis l’immeuble d’où je venais d’arriver, je vis une fillette, qui ne devait pas avoir plus d’une dizaine d’années, prise au piège par un homme d’âge mûr tenant un couteau en main. L’enfant se tenait le bras gauche d’où s’échappait un peu de sang. Accablé par cette vision, je ne savais pas comment réagir. Sans réfléchir, je descendis en dévalant l’escalier de secours et après quelques paliers, je décidai de sauter pour gagner du temps. La petite cessa de crier en entendant le craquement du bitume fracassé par ma chute. Je m’étais réceptionné sur le genou gauche et la main droite à plat, enfoncée de quelques centimètres dans le sol. L’homme, surpris, n’avança plus vers l’enfant mais se retourna rapidement vers moi. Je me redressai très lentement, la capuche de mon pull dissimulant mon visage. Il semblait impressionné. Je pus voir l’angoisse s’emparer de lui. Six jets de lumière jaillirent de mon dos, trois de chaque côté ; ils semblaient flotter autour de moi comme le faisaient mes ailes d’ange auparavant. D’un éclat blanc bleuté les arcs lumineux rayonnaient, illuminant la ruelle. L’homme lâcha son couteau et partit en hurlant, laissant l’enfant en ma présence. Cette dernière me fixait du regard. Elle n’avait pas peur. La bouche ouverte elle essayait de distinguer mon visage dans l’ombre de ma capuche, en vain. Les jets lumineux provenant de mon dos s’estompèrent au bout de quelques secondes. La petite fille me demanda si j’étais un ange. Je ne lui répondis pas et levai juste mon index droit devant ma bouche. Elle sourit, se retourna et s’en alla. Le choc subi et toutes ces émotions la laissèrent dans un état second. Il lui faudrait sûrement du temps pour réaliser ce qui venait de se passer.

Cette expérience me procura un sentiment de bien-être. La sensation d’avoir accompli quelque chose de bien. Une certaine satisfaction. Était-ce ma voie ? Aider les gens en détresse ? Équilibrer les forces du bien contre le mal ? J’avais vu en vous tellement de bonté et d’éléments positifs que je croyais en vous. C’est ainsi que j’avais décidé de devenir un protecteur nocturne. Une ombre vous protégeant dans la nuit la plus sombre. J’avais fait un choix, pris une décision importante. J’avais compris le sens de mon existence, j’avais compris l’intérêt de ma chute et comment faire pour améliorer les choses. Je pouvais apporter l’espoir.

Même après avoir perdu mes anciennes ailes lors de ma chute, j’en avais retrouvé d’autres, faites de lumière. Les avais-je gagnées ou me les avait-on données ? Ou s’étaient-elles simplement adaptées à ce monde ? Je ne le sais toujours pas à l’heure actuelle.

Je n’étais plus enchaîné à la volonté de mon Père. Je pouvais me définir en tant qu’entité indépendante. Je ne me souciais guère de la colère ou de la punition qu’Il pouvait m’infliger. Ma rédemption, je l’avais trouvée, seul.


II – Le chien de l’Enfer

Prenant la place d’un protecteur, j’étais devenu un guetteur de nuit, une ombre rôdant parmi vous une fois le soleil couché. Celui qui équilibrait la balance. Cette fonction correspondait à mon pardon et à mon chemin. Cependant un jour une étrange sensation m’envahit, comme si un appel se faisait entendre au loin. Je n’étais pas le seul dans cette ville. Il y avait quelque chose d’autre qui n’appartenait pas à cette Terre et qui m’appelait. Où était-il ? Je parcourus la ville entière pour le retrouver. Soudain, j’arrêtai ma course devant une scène d’une sordide barbarie. Dans une ruelle, au milieu des détritus, un jeune couple avait été éventré. Ils devaient avoir chacun une vingtaine d’années. Quelqu’un avait sadiquement mis la main de l’un dans celle de l’autre, tel un couple vivant. Le sang s’écoulait lentement vers une bouche d’égout à proximité, laissant s’échapper une odeur de mort, et se propageait comme une nappe rouge couvrant le bitume. Figé devant cet horrible spectacle, je me sentis observé. J’eus beau chercher alentour pour tenter d’apercevoir cette chose qui me scrutait, mes efforts furent vains. Puis dans la ruelle résonnèrent ces quelques mots : « Que la chasse commence ». Désorienté, je me retournai maintes fois à la recherche de celui qui avait prononcé ces mots, mais sans succès. Tout ceci ne semblait rien présager de bon.

Ce ne fut qu’après plusieurs jours que le deuxième acte violent de cet ennemi se dévoila. Quatre jeunes enfants, dans une aire de jeux, furent retrouvés lacérés sans aucune pitié. Cette scène me heurta profondément. Cet être démoniaque avait placé deux petites victimes sur les balançoires et attaché leurs mains aux cordes. Les deux autres, sur une plateforme tournante, fixés à l’axe central, mimaient le jeu simple de la vie qu’on leur avait ôtée. Leurs petits visages blancs, froids, avec leurs yeux vitreux et vides comme ceux des poupées de porcelaine, me soulevaient le cœur. Il me fallait arrêter au plus vite l’auteur de cet acte effroyable. Je me retournai et courus pour fuir cette vision d’horreur. Une voix m’interpella. Elle riait à gorge déployée. Un rire d’une effroyable cruauté et, en même temps, teinté d’une grande dose de folie.

— Je les ai entendus crier et hurler, fit la voix. Ils méritent tous de mourir. Les êtres humains ne servent à rien à part détruire leur monde. Tu crois que c’est une bonne idée de les sauver ? L’être humain est capable d’horribles choses pour le pouvoir et l’argent. Même les animaux ne sont pas aussi cruels envers leurs congénères. Ces derniers tuent par nécessité et non par plaisir. Je ramènerai un maximum d’âmes pour mon maître.
— Qui es-tu ? Demandai-je.
— Le Chien de l’Enfer, me répondit la voix avec fierté. Regarde derrière toi…
Je m’étais retourné d’un bond, découvrant ainsi celui qui allait devenir mon ennemi. Grand, élancé, portant des vêtements similaires aux miens et dissimulant son visage tout comme moi sous une capuche. La pluie tombait sur nous. L’eau dégoulinant de mes poings rafraîchissait ma colère. Mes ailes de lumière se déployèrent.
— Nous sommes deux guerriers à la solde d’un maître, dit-il calmement. Nous servons une cause.
— Je ne suis pas comme toi, répondis-je avec colère. Je ne suis plus sous son contrôle. Je fais mes propres choix.
— >Oh ?! fit-il, laisse-moi te conter mon histoire pour que nous puissions nous battre le cœur léger, sans que tu me demandes quelles sont mes motivations. Un combat entre déchus, qu’en dis-tu ?
Je me tus et attendis sa confession. Il continua devant mon silence.
— J’étais humain auparavant. Je vivais une vie tranquille avec ma famille. Je pourrais dire que j’étais heureux mais, un jour, je me retrouvai sous l’emprise d’un démon qui assassina toute ma famille. Le pire c'est que j’étais conscient, mais impuissant. Je ne faisais qu’assister à la scène sans pouvoir détourner le regard ni réagir. Puis le démon me relâcha et je redevins moi-même. Après le massacre de ma famille, je n’avais plus d’espoir. Qui croirait à cette histoire ?
Alors, sans aucune autre alternative, je me tuai d’une balle en pleine tête. Quand je me réveillai, j’étais devant Lucifer. Ma colère l’interpellait, du moins c’est ce qu’il me déclara. Il me dit aussi que j’avais énormément de potentiel. Au début, je ne voulais pas l’entendre, mais il me montra ensuite les pires atrocités que l’être humain a perpétrées au cours des siècles. Après des mois et des mois de visions d’horreur et de mort, la réponse apparut, juste devant moi. C’était évident. Je compris que l’humain devait être annihilé. Lucifer m’avait ouvert les yeux. Les monstres ne sont pas en Enfer, mais sur Terre. Je me délecte de leur sang. Et voilà mon histoire. Connaître mes motivations va peut-être changer ta perception. Sinon, nous pouvons simplement commencer à nous affronter.
Dès qu’il eut fini son discours, deux ailes semblables à celles d’une chauve-souris se déployèrent dans son dos et il se rua sur moi. Je me débattais comme je le pouvais. Je ne vous expliquerai pas la bataille dans tous ses détails, cela ne servirait à rien, mais ce jour-là,  je découvris la frustration de l’échec. La peur et le doute s’emparèrent de moi durant ce combat. Il était beaucoup plus fort que moi. Je sentais la haine et le plaisir sadique qui y était mêlé transparaître dans ses coups. Sous un tel déluge de violence, j’étais impuissant. Il m’envoya au sol, sous la pluie. Impossible de me relever, mes forces m’abandonnaient. Il riait à gorge déployée en me voyant dans cet état.
— Tu ne désires pas me tuer, cria-t-il avec rage, c’est ton défaut. Tu manques de détermination, tu dois aller jusqu’au bout. Tu dois désirer ardemment ma mort. Si tu n’arrives pas à te faire à cette idée, tu ne me vaincras jamais. Toi, l’ange incorruptible, tu ne pourras me vaincre que si tu mets toutes tes belles résolutions et convictions de côté. Mais alors, qu’est-ce qui te rendra différent de moi ?
Je l’écoutais pendant que la pluie ruisselait sur mon corps meurtri. Mes ailes de lumière ne flottaient plus, elles traînaient au sol, comme sans vie. Pendant qu’il parlait, il dansait autour de moi en sautillant. Était-il plus fort que moi ? Avait-il raison au sujet des humains ? Je ne pouvais pas le laisser continuer comme ça. Tant de questions résonnaient encore dans ma tête.
— Encaisse cette défaite, me dit-il avec enthousiasme. Ce ne sera pas la dernière. Nous nous retrouverons vite, jeune ange, et je t’attendrai. Jusqu’à notre ultime rencontre, les enfants devront se tenir sages.

Il disparut dans les ténèbres de la nuit. Je restai là, à terre, l’eau dégoulinait toujours sur moi. Je fixai l’horizon pour éviter de m’évanouir. Je tentai de me redresser tant bien que mal. Je sentais la douleur dans chaque parcelle de mon corps mais mon âme souffrait bien plus encore. Cette défaite n’annonçait rien de bon pour la suite. J’avais compris ce dont il était capable, il me fallait trouver une solution. Je me retirai dans l’immeuble condamné où je m’étais réfugié à mon arrivée. C’était devenu un lieu rassurant pour moi. Je me sentais protégé entre ses murs ornés de graffitis. Il n’y restait que deux chaises et une table y tenant encore debout. Je me sentais un peu comme chez moi dans cet endroit maintenant. J’y restai caché le temps de reprendre des forces.

Malheureusement, au fur et à mesure que je guérissais, les morts s’accumulaient. La ville entière suintait la peur. Les humains redoutaient la tombée de la nuit. Il me fallait réagir au plus vite. Je ne devais pas seulement l’arrêter, je devais l’anéantir, sinon il ne cesserait jamais. Il ne s’arrêterait jamais ! Je devais le détruire. Ce fut une décision difficile à prendre, mais après avoir retourné le problème dans tous les sens, je n’avais aucune autre alternative. Je devais enfreindre mon principe de ne pas tuer. Un choix douloureux, mais nécessaire. Avais-je une autre solution ?

Je pourrais chercher des mots sans pouvoir exprimer exactement ce que je ressentais à ce moment-là mais mon choix était fait, j’allais embrasser les ténèbres et vaincre le mal avec ses propres armes. Le moment était venu, l’instant approprié pour sortir et me mettre en quête de cet être dangereux, et enfin mettre un terme à ses agissements. Je parcourus la ville à la recherche d’un endroit calme et éloigné des humains afin d’éviter les possibles dommages collatéraux que nous pourrions engendrer. À l’ouest de la ville je trouvai le lieu idéal : de nouveaux bâtiments encore vides s’élevaient, ce chantier de construction semblait tout indiqué. Je me dirigeai vers cet endroit qui verrait la fin de l’un de nous deux. Après quelques minutes de course, je pus distinguer des pans d’immeubles qui se dressaient devant moi. Je grimpai le plus haut possible et m’accroupis en équilibre sur une poutre d’acier, guettant la venue de mon ennemi. Je sentais qu’il savait que cela se passerait ici. Je lui signalai ma présence en déployant mes ailes lumineuses, puis j’attendis. La pluie commença à tomber. La situation était familière, comme un air de “déjà vu”, mais l’issue du combat allait être différente. Je le vis arriver en courant dans ma direction, son ombre glissant sur les bâtiments.

— Tu es décidé à souffrir à nouveau ? me demanda-t-il avec enthousiasme. Je me languissais de te revoir.
— Je te détruirai, répondis-je froidement.
— Tu vas enfin embrasser les ténèbres et basculer dans notre camp, dit-il en souriant. Aurais-je réussi à te faire encore plus chuter que tu ne l’as déjà fait par toi-même ? Nous allons voir…

Il me rejoignit sur les hauteurs. Je me tenais debout face à lui, la pluie s’abattant sur la ville, les toits et nous… Mes poings étaient serrés tout autant que ma mâchoire. Je savais que je devrais aller jusqu’au bout et que tout serait bientôt fini pour lui ou pour moi. Je pris un instant pour observer ce monde pour lequel je me battais. Je repensais à mes découvertes, aux nouveaux sentiments qui s’étaient emparés de moi. Chaque souvenir depuis ma chute me revenait comme une vague d’énergie qui allait m’aider à déferler sur lui. Je savais que tout ça me manquerait si ce jour était mon dernier. L’espace d’un instant, d’une seconde, mon regard se perdit dans l’horizon. Je pris une grande inspiration, levai la tête vers le ciel puis courus dans sa direction pour entamer le combat. Les coups s’échangèrent avec une violence bestiale. Je pouvais sentir mes os se fracasser sous l’impact de ses attaques. Nous luttâmes intensément et, après plusieurs assauts, nous nous arrêtâmes, tâchant de reprendre notre souffle. Nous tenions à peine sur nos jambes l’un comme l’autre. Je sentais la souffrance irradier mon corps, mais mon sang bouillonnait. Peu m’importaient mes os brisés, je devais le vaincre ou disparaître. Nous aspirions de grandes bouffées d’air, pliés en deux, comme si nous manquions d’oxygène. Nous étions conscients que la prochaine attaque serait l’ultime. Il s’esclaffa, d’un rire heureux.

— Pourquoi ris-tu ? demandai-je, essoufflé.
— J’ai enfin trouvé un adversaire à ma taille, répondit-il. Tu savoures ce combat autant que moi. Nous sommes des guerriers, nous nous donnons entièrement à une cause. Nous ne sommes pas si différents au fond, la seule chose qui nous sépare c’est notre camp. J’ai longtemps cherché un ennemi aussi intéressant que toi.

Au fond il avait raison, nous nous battions pour une cause, la sienne était la mort et la mienne la vie. Nous possédions l’un des trésors les plus importants qui soient : une conviction. Une foi inébranlable en nos choix.

— Et toi ? Pourquoi te bats-tu pour eux ? me demanda-t-il. Ils te sont étrangers. À quoi bon ?
— J’ai vu leur équilibre, répondis-je avec ferveur, semblable à une flamme de pureté, se battre contre un vent de haine. De leurs larmes jusqu’à leurs rêves, ils m’ont touché. Il y a le bien et le mal en eux. J’ai assisté à leur chute, mais aussi à leur pardon.

Nous prîmes chacun notre élan pour l’ultime assaut de cette bataille. Les attaques s’enchaînèrent sans cesse et sans relâche de chaque côté. Je réussis à trouver, avec insistance et détermination, un moment d’inattention de sa part et je pus lui porter un coup qui lui fit perdre l’équilibre. Il tomba, m’agrippant et m’entraînant dans sa chute. Il s’empala sur des tiges en métal servant à solidifier les structures en béton pendant que je m’écrasai dans la boue à côté de lui. Me redressant comme je le pouvais, je me tins à genoux devant ce spectacle qui n’était pas une victoire. Il essayait de me dire quelque chose, malgré les flots de sang qui s’échappaient de sa gorge. Il saisit mon bras pendant que le reste de son corps se consumait comme une feuille de papier enflammée. Sa main s’effrita et au bout de quelques secondes, il ne resta plus que ses vêtements fumants. J’essayai de me relever, mais mon corps meurtri par les blessures refusait de me porter. Le chien de l’Enfer avait été vaincu. Il avait été désigné pour m’anéantir. Lucifer, son maître, devait penser que Père m’avait envoyé sur Terre pour redonner espoir aux hommes et non que j’étais descendu ici par ma propre volonté. Si mon frère avait été capable de me faire subir cette épreuve, que me réserverait-il d’autre ? Je repartis en boitillant sur les toits, observant le monde que j’avais préservé, profitant de chaque bouffée d’air qu’il m’était donné de respirer. Je repassai là où j’avais trouvé cet enfant en détresse et je repensais au chemin parcouru, aux choix difficiles que j’avais dû faire.


III – Les démons sont parmi nous

J’ai longtemps pensé que seul le chien de l’Enfer avait pu sortir des abîmes, mais je me trompais. Lucifer n’était pas du genre à laisser les choses au hasard. Depuis longtemps il envoyait des démons sur Terre afin de suggérer aux êtres humains de passer du mauvais côté. Certains étaient plus durs à convaincre que d’autres. Je pensais que pour mon frère, tout ceci n’était qu’un jeu, l’ultime affront qu’il pouvait faire à Père : puisqu’il ne pouvait influer sur le Paradis, il tentait de corrompre les hommes sur Terre. J’avais vu des démons chuchoter de mauvaises intentions à vos oreilles. Partout où je pouvais baisser les yeux, il m’était possible d’en voir. Il me fallait réagir au plus vite.

Ils ne sont pas comme vous pouvez les imaginer, horribles avec des cornes ; d’apparence, ils sont comme vous. Ils se sont très bien insérés dans la société. Certains font peut-être partie de votre cercle d’amis. Infiltrés un peu partout, ils n’ont eu aucun mal à s’adapter à votre monde : il leur suffit de posséder l'un de vous.

Au final, le chien de l’Enfer avait au moins servi à m’ouvrir les yeux sur une partie des plans de Lucifer. J’étais décidé à intervenir pour enrayer ce cancer qui vous dévorait l’âme. Les démons de basse classe étaient faciles à vaincre. Je devais simplement les exorciser en posant une de mes mains sur leur front et les bénir, afin d’extraire le démon sans blesser l’enveloppe charnelle. C’est un des privilèges des anges. Pour les plus résistants, je devais me battre contre eux pour les affaiblir, et ensuite les exorciser. En quelques semaines, le nombre de démons diminua fortement. La peur que j’inspirais à ceux de classes inférieures devait forcément jouer en ma faveur. Toujours en agissant dans l’ombre et sans éveiller vos soupçons sur l’existence des démons et des anges, je les combattais.

Les semaines passèrent et les moments d’accalmie étaient de plus en plus nombreux. Les rats grouillaient dans la bâtisse qui me servait d’abri. Je ne les en empêchait pas : ce n’étaient que des créatures qui, tout comme moi, cherchaient un refuge. Certains s’approchaient de moi tout en restant méfiants. Je profitais du temps de repos qui m’était accordé car Lucifer n’en resterait pas là, j’en étais certain. Il s’était toujours considéré comme l’enfant incompris qui avait raison de pousser son Père à bout. Il avait toujours été colérique et imprévisible, donc je m’attendais à un retour de flammes. Il m’était toujours difficile de me dire que je devais combattre celui qui, un jour, avait été un de mes frères.

Je me souviens de la traque d’un démon de classe inférieure nommé Sarks. Il avait couru pour m’échapper après avoir agressé une jeune fille. Nous nous étions battus brièvement. Après quelques coups échangés je l’avais saisi par le cou et l’avais soulevé pour accomplir l’exorcisme et, à cet instant, il s’était adressé à moi avec un sourire moqueur.

— Tu ne nous arrêteras pas. Tu ne pourras nous battre, mais mon Maître y réussira. Lucifer a un plan bien plus grand en ce qui te concerne. Tu penses sincèrement qu’il va te laisser lui mettre des bâtons dans les roues ? Il était là bien avant que tu ne descendes. Il était là avant nous. Ce n’est pas un petit ange qui défiera le Dieu des Enfers. Souviens-toi de Thalis.

J’avais relâché légèrement ma prise en entendant le nom de Thalis. L’écho de ce dernier fit resurgir une foule de souvenirs de mon passé lointain, quand j’étais encore là-haut. Je reportai mon attention sur le démon et l’exorcisai puis m’en allai, laissant l’humain dépossédé reprendre ses esprits. Quelle était l’idée de Lucifer ? Voulait-il vraiment relâcher Thalis ?

Mes souvenirs à son propos revenaient, plus clairs et plus précis. Lors de la Grande Guerre, les anges s’étaient séparés en deux camps, celui de Père et celui de Lucifer. À cette époque, je n’étais pas au courant des raisons qui avait engendré ce conflit ; tel un fils fidèle, je n’avais pas remis en cause la parole de Père. Chacune des factions possédait des généraux : de notre côté il y avait Michael et Gabriel et, de l’autre côté, il y avait Thalis et Azazel. Thalis était surnommée “la Désolation” ; elle tua un grand nombre de nos frères. Elle paraissait toujours très calme et pourtant nourrissait un sombre penchant pour le chaos et la destruction mais, au cœur de la bataille, Lucifer l’envoya dans un guet-apens pour assurer sa retraite. Thalis se retrouva alors seule contre plusieurs anges. Père ne voulant pas tuer ses enfants, il nous demanda d’enfermer les anges rebelles dans les geôles du Purgatoire. Après une lutte acharnée, je réussis à l’emprisonner et elle jura de se venger de Lucifer et de moi-même.

Pourquoi voulait-il la relâcher alors qu’elle le haïssait autant que moi ? Sans doute cherchait-il à créer la confusion et, si elle pouvait m’anéantir par la même occasion, c’était d’autant mieux pour lui ; mais elle pouvait également se retourner contre lui. Je devais sérieusement le gêner, voire le mettre en colère pour qu’il en arrive à une telle extrémité.

Que devais-je faire ? Je ne pouvais me résoudre à partir à la recherche du Purgatoire. Lucifer savait que j’étais ici, il aurait frappé la Terre pendant mon absence ; mais je ne pouvais pas attendre et le laisser faire.

Lors d’une de mes patrouilles nocturnes je fus interrompu par un rire féminin très agréable. Elle était assise sur le bord du toit. Ses cheveux rouge foncé volaient dans l’air. C’était une nuit de printemps assez douce, une brise soufflait légèrement. Elle me regardait derrière son masque aux contours brodés de fine dentelle noire ne couvrant que le contour de ses yeux émeraude. Habillée de façon très “époque victorienne”, elle portait un corset noir et mauve à lacets ainsi qu’une jupe noire ; un modèle court sur le devant et long à l’arrière. Deux jarretières noires ornaient ses longues jambes. Elle se leva, gracieuse, en prenant appui sur son ombrelle de dentelle noire.

— Y a-t-il un visage sous cette sombre capuche ? demanda-t-elle avec malice.
— Qui es-tu ? Rétorquai-je.
— Miss Ombrelle, un subtil mélange entre grâce et féminité. C’est sûrement toi qui fais tout ce remue-ménage depuis quelques mois dans les garnisons de Lucifer. Je dois dire que j’admire ton travail. Je ne comprends pas tes motivations, mais ton style “ténébreux” me plaît énormément. Cela a du charme, je dois l’avouer ; et, en plus, ce côté mystérieux…

Pendant qu’elle me parlait, elle tournait autour de moi pour m’inspecter. Plus elle me regardait, et plus je lisais dans ses yeux : « Me sera-t-il utile ou non ? » Je n’arrivais pas à cerner qui elle était, ce qu’elle faisait là et surtout, de quel côté elle était. Elle n’avait rien d’un démon et encore moins d’un ange. Elle vint se blottir contre moi, essayant de voir mon visage ou mes yeux, mais sans succès. Elle avait un côté tendre et enfantin, mais aussi piquant et déstabilisant. Je sentis mon corps tressaillir au contact du sien. Je ressentis un sentiment indéfinissable, au fond de mon âme, comme si on la touchait du bout des doigts. Un contact chargé de tendresse. Apparemment, elle était douée pour obtenir ce qu’elle désirait. Son regard doux et chaleureux devait en faire fondre plus d’un. Mes bras, le long de mon corps, ne bougèrent pas malgré son étreinte. Je n’arrivais pas à savoir ce que j’étais censé faire. Puis, elle fit un pas en arrière, me tira la langue avec espièglerie et fit un petit clin d’œil.

— Alors ? Tu ne laisses personne voir ton visage ? demanda-t-elle avec un léger agacement. Enfin, peu importe. Je vois que tu n’es pas bavard… je crois que je vais te laisser et reprendre ma route. Nous avons un ennemi commun, il est possible que nos chemins se croisent à nouveau.

Je fus interloqué par sa réaction changeante, comme si le moment de tendresse n’avait été qu’une façon de m’atteindre. Que ressentaient les gens amoureux qui se blottissaient l’un contre l’autre ? J’avais pu vous observer mais sans jamais comprendre. L’amour naissait-il d’un phénomène chimique ou seulement de votre cœur ? Ou était-ce simplement votre peur de la solitude ? Son regard espiègle se voila légèrement, trahissant son malaise. Je sentis un frisson me parcourir.

— Pourquoi me fixes-tu ainsi ? me demanda-t-elle.
— Je ne comprends pas encore certaines de vos réactions, ni même comment je dois réagir par rapport à certaines situations, répondis-je perplexe. Vous semblez tous désireux ici-bas de trouver cette personne avec qui vous vivrez, vieillirez et mourrez. L’amour est un sentiment humain que j’ai du mal à saisir.
— Nous sommes humains ; nous sommes parfois illogiques. L’amour est illogique, il vient du plus profond de nous, de cette partie de notre être qui vibre pour une personne, parfois la mauvaise, et qui implique de faire des choix assez difficiles. Tu ne pourras comprendre l’amour qu’en étant toi-même amoureux, mon cher ange.

Au fur et à mesure qu’elle parlait, elle reculait vers le bord du toit. Sur sa dernière phrase, elle me sourit puis fit un pas en arrière pour tomber dans le vide. Je me précipitai pour la récupérer, mais elle avait disparu. Je sentais toujours son parfum dans l’air… mais elle n’était plus là. Qui était-elle ? Cette question tourna dans mon esprit et un flot d’hypothèses m’assaillit. Même le poids de la menace représentée par Thalis perdait peu à peu en consistance face à cette nouvelle intervenante. Elle connaissait le danger que représentait Lucifer ainsi que l’existence des anges. D’où tenait-elle tout ça ? Quel était son but ? Et qui servait-elle ? Pouvais-je avoir confiance en elle ? Trop de questions et si peu de certitudes… Un nouveau joueur prenait place sur cet échiquier géant. Allié ou ennemi, je ne savais pas encore, mais une chose était sûre : la venue de Thalis était proche.


IV – Du sang dans la neige

J’étais assis au sommet du clocher de l’église Sainte-Carine. La nuit était sombre, la pluie tombait doucement sur moi. Je levai la tête vers le ciel, espérant que Père ou l'un de mes frères puisse me voir, mais je savais pertinemment que j’étais seul ici. Les lumières de la ville brillaient au-dessous de moi, s’étirant jusqu’à l’horizon, comme un tapis d’étoiles. Les amoureux couraient ensemble pour s’abriter tandis que les gens seuls marchaient comme s’ils ne sentaient pas la pluie. Le temps semblait s’écouler avec une certaine sérénité, comme si ces moments étaient suspendus dans le temps. Les choses n’allaient pas rester ainsi longtemps.

Du haut du clocher, je sentais que Thalis n’était pas loin depuis qu’elle avait été relâchée du Purgatoire, quelques jours plus tôt. Je savais qu’elle ferait tout pour assouvir sa vengeance envers Lucifer et moi. Une porte menant à sa prison était dissimulée dans la cave d’une maison du quartier résidentiel en construction de la ville. Les portails d’accès ne pouvaient s’ouvrir qu’en étant actionnés par des interrupteurs runiques cachés, une brique à déplacer, un dessin à tracer, une incantation à réciter… Sur le chantier, la construction d’une multitude d’habitations identiques avait été arrêtée pour des raisons inconnues. Elles disposaient toutes d’un même jardin sur le devant et d’un bout de terrain derrière la bâtisse. La maison concernée était en feu. Alerté par la sensation qu’un autre démon arrivait, je m’étais précipité. J’arrivai malheureusement trop tard. Je ne trouvai que les corps calcinés des sbires de mon frère autour de la maison. Ces derniers avaient dû être chargés d’ouvrir la porte à Thalis. Je rentrai dans le bâtiment en flammes et je cherchai un indice pour comprendre ce qu’il s’était passé mais, à travers la fumée épaisse et brûlante, je ne distinguai rien. Cependant, une main se posa sur mon épaule et me fit faire volte-face. Je me retrouvai face à Thalis. Elle ne touchait pas le sol ; elle flottait à quelques centimètres du plancher. L’incendie projetait sur elle un halo aux couleurs flamboyantes. Ses ailes étaient déployées : une aile de démon et une aile d’ange. Elle en avait perdu une pendant la Grande Guerre. Lucifer la lui avait remplacée par une démoniaque. Elle n’avait pas changé durant toutes ces années au Purgatoire. Sa beauté était toujours remarquable, mais dans ses yeux on ne lisait que la colère et la frustration. Ses longs cheveux blancs flottaient derrière elle. Sa main lâcha mon épaule pour doucement remonter à ma nuque comme une caresse.

— Tu caches ton visage, mon jeune ami, mais je sais que c’est toi. Toi, qui m’as enfermée dans cette prison, il y a si longtemps.
— Je n’ai fait que ce qui était nécessaire pour Père et notre camp, répondis-je calmement avec conviction.
— Oh oui ! Dans ta bonté, tu ne m’as même pas tuée. Tu m’as oubliée dans le Purgatoire. Rassure-toi, je n’ai rien contre toi… du moins pour l’instant. Lucifer m’a relâchée pour que je t’anéantisse, mais je ne lui ferai pas ce plaisir, pas de son vivant…

À ces mots, je ressentis une douleur intense irradier dans mes côtes. Le souffle coupé, je baissai les yeux et découvris le poing de Thalis enfoncé dans mon torse. Elle me regardait avec un sourire teinté de folie. Elle s’approcha de mon oreille et me souffla : « D’abord Lucifer, ensuite toi ». Directement après, l’impact du coup me propulsa en arrière et je finis ma course dans le mur derrière moi.

Lorsque je repris connaissance, j’étais dehors, allongé face aux cendres de la maison et Thalis avait disparu. Je me lançai à sa recherche, mais ce ne fut que quelques jours plus tard que je pus retrouver sa trace. Un entrepôt, contrôlé par des laquais de Lucifer, avait explosé aux abords de la ville. De nombreuses victimes étaient à déplorer, aussi bien humaines que démoniaques. Je savais qu’il ne pouvait s’agir que de l’une de ses œuvres. Je ne pouvais pas la laisser continuer. Sa rage et sa colère tueraient des centaines d’innocents. Elle n’avait que vengeance et haine en tête et ne s’arrêterait qu’une fois satisfaite.

Les souvenirs s’agitaient dans ma mémoire lorsqu’un rire m’interpella. Une jeune enfant riait à gorge déployée en levant les yeux au ciel. La pluie avait cessé, mais à sa place tombait de la neige. J’en avais vu maintes fois du Paradis, mais je n’avais jamais pu la sentir. Je tendis la main afin de saisir quelques flocons. Je serrai le poing en le ramenant vers moi, mais en l’ouvrant ils s’étaient transformés en eau. Un trésor qui ne pouvait être possédé. La neige tombait de plus en plus, semblable à un voile blanc se posant sur la ville. C’était froid, très froid, mais très beau. Elle commençait à s’accumuler sur le toit. Dans la rue, des enfants jouaient en se lançant des boules de neige qu’ils façonnaient de leurs mains. Les rires emplissaient mes oreilles, c’était un spectacle touchant. Au bout de quelques heures le toit fut recouvert d’un tapis blanc, immaculé, pur. Cette vision était prenante. Je me redressai et laissai la neige, accumulée sur mon manteau, tomber du toit. Je me mis en route vers un endroit où m’abriter. Je me déplaçai sur les hauteurs en gardant un œil ouvert sur la possibilité de croiser Thalis. En passant dans un quartier assez sombre aux abords de la ville, je l’aperçus pénétrant dans un parking couvert, lancée à la poursuite de plusieurs personnes. Elle avançait lentement tandis que ses proies couraient, la peur au ventre.

Une fois qu’elle fut entrée dans le bâtiment, je la perdis de vue. La bâtisse était composée de quatre étages permettant à deux cents voitures de se garer. Je décidai d’y pénétrer à mon tour. Les murs étaient gris béton et le plafond blanc. Des néons jaunes clignotants servaient d’éclairage. De nombreux véhicules occupaient ce parking. Des bruits de pas ainsi que des voix paniquées résonnaient partout. J’avançais sans faire le moindre bruit afin de retrouver Thalis le plus vite possible, lorsqu’un hurlement retentit et se répercuta sur les murs froids. Un hurlement inhumain. Je continuai ma progression en direction des cris. L’étage inférieur était également rempli de voitures.

Au milieu de l’allée, un corps était allongé sous un tube néon qui clignotait. Je posai un genou au sol afin de l’examiner. Le cadavre avait été broyé et mutilé par une force incroyable. Le sang se répandait tout autour. Un son ressemblant à un craquement résonna un peu plus loin. Je me relevai et courus dans cette direction. Un trou dans le plafond menant au niveau supérieur venait d’être percé. Je sautai afin de m’y faufiler. Là, je vis Thalis tenant un homme en costume par le cou tout en l’interrogeant.

— La porte est ici, hurlait le captif paniqué. Je l’ouvrirai, mais ne me tue pas.
— Où est-elle ? demanda Thalis avec insistance et agacement.
— Sur le toit. À côté de la ventilation. Il y a un pentacle gravé sur une brique. En la pressant, le mur se transforme en porte menant sur l’Enfer. Voilà, je t’ai tout dit, laisse-moi partir maintenant.
— Tu ne me sers plus à rien, désormais !

Thalis ne lâcha pas sa prise, mais, au contraire, la resserra puis projeta sa proie en arrière alors que de sa main jaillissaient des arcs électriques. L’homme fut électrocuté. Des spasmes agitèrent son corps, et quand Thalis baissa la main, le corps de l’homme tomba lourdement sur le sol, fumant, les vêtements réduits en lambeaux. Elle leva la tête vers le plafond, mit son poing devant elle et sauta. Elle traversa les différents étages afin d’atteindre le toit plus vite. Je me ruai derrière elle et arrivai devant le trou qui traversait la bâtisse. Je m’y engouffrai à sa poursuite. Des empreintes de pas dans la neige tapissant le toit ponctuaient son passage. Je suivis ces traces du regard et aperçus Thalis près du bloc d’aération. Elle cherchait la brique. Je profitai de sa concentration pour courir vers elle et lui asséner un coup violent. Elle n’eut pas le temps de se retourner avant de toucher le sol.

— Tu fais des progrès, me dit-elle froidement en se relevant, mais ce n’est pas ça qui va me blesser, tu sais. Je t’ai déjà prévenu. Je t’anéantirai, mais attends ton tour.
— Tu ne blesseras plus d’humain, dis-je sèchement.
— Ces humains que tu protèges sont des esclaves de Lucifer. Ils m’ont indiqué une porte vers l’Enfer.

Pendant qu’elle me parlait, elle me tourna le dos et chercha la brique indiquant le passage. Elle s’arrêta après l’avoir trouvée et l’enfonça dans le mur.

— Admire par toi-même, me fit-elle.

Sous nos yeux, le mur commença à vibrer et de la poussière en tomba. Une partie du ciment changea de couleur pour s’illuminer de tons de braise, traçant les contours d’une porte. Celle-ci s’ouvrit pour donner accès à un monde qui semblait se consumer lui-même. Il y pleuvait des cendres en grande quantité. Sur ce toit enneigé, en pleine nuit, se révélait un monde derrière ce mur. Un monde de flammes et de tourments.

— Alors, tu me crois maintenant ? me demanda-t-elle.
— Est-ce l’Enfer ?
— Oui. Je vais aller y régler mes comptes avec Lucifer et après seulement, je viendrai m’occuper de toi.
— Tu ne devrais pas y aller. Lucifer tentera de t’anéantir comme il essaie de le faire avec moi.
— Je n’ai pas à me justifier devant toi, petit ange.

Avant que je puisse ouvrir la bouche pour répondre, elle courut vers moi et me frappa à plusieurs reprises. Je tentai de bloquer ses attaques avec mes avant-bras pour me protéger comme je le pouvais. Je répliquai dès que l’occasion se présenta. Je lui assénai une série de coups au visage. Elle recula d’un bond et se tint droite devant moi. Avec un sourire aux lèvres, elle cracha du sang dans la neige.

— Tu progresses, me fit-elle avec un grand sourire. Je vais devoir apprendre à me méfier de toi, sinon je pourrais être surprise.

Sur ces mots, elle bondit sur moi. Attrapant ma tête entre ses mains, elle me projeta au sol. Les dalles se brisèrent sous l’impact. Elle m’asséna un coup de pied directement dans les côtes, qui m’expulsa contre le bord du toit. Le muret se brisa sous le choc. Une gerbe de sang sortit de ma bouche, éclaboussant la neige autour de moi. Je me relevai pour contre-attaquer, mais en me redressant, je vis Thalis dans l’encadrement du passage menant vers l’Enfer.

— Ne te tracasse pas, on se reverra vite, me fit-elle. Je ne t’oublie pas.

Elle déploya ses ailes, sauta en arrière et s’envola à travers les braises. La porte se referma après le saut de Thalis. Je restai seul sous la neige qui tourbillonnait. Je tournai le regard vers le sang que j’avais craché. Ce sang qui souillait ce tapis blanc. Je ne savais pas quand elle allait réapparaître ni si elle arriverait à vaincre Lucifer, mais elle semblait déterminée et décidée à en finir. Au moins, le calme était revenu pour un moment. Je me dirigeai vers la cathédrale Saint-Luc, dans le centre, me postai sur une gargouille et admirai le ballet des flocons. La guerre ultime se rapprochait et il me faudrait bientôt descendre en Enfer moi-même mais à ce moment-ci, sous la neige, le monde semblait paisible et plein de promesses. Je me battais pour ces instants tellement rares et tellement futiles. Les flocons continuaient de virevolter devant les réverbères. Ils me faisaient penser à un ballet d’étoiles dansant au milieu des ténèbres.


V – L’anesthésiste

Au milieu de la nuit, sous la pluie battante, la ville semblait se reposer. J’observais toujours les êtres humains du haut des toits des immeubles, mais ce calme ne pouvait durer et soudain, des cris de terreur attirèrent mon attention. Leur origine n’était pas éloignée du lieu où je me trouvais. Je pus entendre au milieu des hurlements, un bruit de poubelle tombant au sol. Je me précipitai et arrivai au-dessus d’une ruelle sombre et peu fréquentée. En bas, je vis un vieil homme rampant au milieu d’ordures en se tordant de douleur comme si son corps le brûlait de l’intérieur. Je sautai du haut de l’immeuble pour atteindre le vieillard.

C’était déjà trop tard… Il était allongé, inerte. Je regardai autour du corps sans vie, espérant trouver un indice sur le mal qui l’avait tué. Un rire démoniaque retentit derrière moi, je me retournai d’un bond et ressentis une vive douleur dans le torse. Ensuite, mes yeux se fermèrent.

Lorsque je repris connaissance, je n’étais plus sur Terre. J’étais allongé au milieu d’une portion de route d’une centaine de mètres. Au-delà de la chaussée, devant comme derrière, il n’y avait rien mis à part un brouillard épais. Sur ma gauche se dressait un restaurant. Le néon rouge entourant l’enseigne clignotait encore mais, en y regardant d’un peu plus près, il ne restait que la façade du bâtiment. Sur ma droite, il n’y avait rien que des nuages verts et des pierres en lévitation. Je me relevai péniblement et là, je découvris réellement ce qui m’entourait. Ce monde gravitait lentement autour d’un axe. En son centre, un tourbillon entraînait la ruine des maisons. Des portions de routes et des morceaux d’immeubles flottaient dans le vide en formant des plateformes abordables. Le ciel d’une étrange couleur vert foncé était couvert de nuages ressemblant à une multitude de visages torturés. Il n’y avait pas de fond, comme si tout était suspendu dans l’espace. Je pouvais voir des nuages également, en dessous, comme si le ciel, d’une autre couleur, se reflétait. Tout était oppressant et me donnait la sensation d’un “déjà vu”. Par endroits la pluie tombait battante, ailleurs le temps était sec, comme si plusieurs micros-climats existaient à quelques mètres les uns des autres. Comment étais-je arrivé là ? Quel était cet endroit ?

J’avançai au bout de la portion de route sur laquelle je me trouvais, tout en regardant autour de moi. Tout semblait confus, torturé et irréel. Malgré la position que j’occupais au Paradis avant de descendre sur Terre, je n’avais jamais eu connaissance d’un tel endroit. Je me dirigeai vers la façade du restaurant et ouvris la porte d’entrée. Cette dernière donnait sur… le vide. Les ténèbres. Juste un néant noir immense qui n’en finissait pas.

Je fermai la porte et soudain le même éclat de rire se fit entendre. Il ne m’était pas inconnu, mais ce n’était pas possible, je l’avais anéanti. Je me retournai lentement et le découvris devant moi. Le chien de l’Enfer était là. Il se tenait debout à quelques mètres et riait à gorge déployée. Il se tourna et avança vers un immeuble qui flottait non loin de la route sur laquelle nous nous trouvions. La bâtisse était inclinée sur le côté et tournait très lentement sur elle-même. Il sauta sur le bâtiment tout en continuant à rire, ensuite il se glissa par une fenêtre. Je me mis à sa poursuite. Empruntant le même chemin que lui, je pénétrai dans l’immeuble.

À l’intérieur de ce dernier, tout était à sa place comme si la gravité n’existait pas dans cette réalité. Me lançant aux trousses de mon ennemi, je fus arrêté dans mon élan par un logo imprimé sur une feuille de papier qui traînait au sol. Un genre de tasse de café. Des flashs blancs apparurent devant mes yeux.

Je perdis l’équilibre et tombai à genoux, puis des images remplacèrent les flashs : je voyais cette même tasse sur une enseigne entourée d’un néon rouge. On me tenait à la gorge avec des gants de chirurgien. Je ne pouvais pas agir sur ce que je voyais, j’étais seulement spectateur. Au bout de quelques secondes, les flashs cessèrent. Je repris mes esprits dans l’immeuble. J’étais à moitié sonné. Je me trouvais dans une grande pièce emplie de bureaux alignés. Les lumières intérieures clignotaient comme si les néons peinaient à s’allumer. Les murs étaient ternes et oppressants. Tout était propre et ordonné. Soudain, le rire refit surface.

Je me précipitai à travers les allées de bureaux pour déboucher dans un couloir sombre. Je prêtai l’oreille pour me diriger et avancer en direction de cette voix, pour ensuite me retrouver dans une cafétéria. Il était assis en tailleur sur un comptoir, à côté d’une caisse enregistreuse. Il ricanait, la tête dirigée vers moi.

Au bout de quelques secondes, il leva le bras et pointa du doigt quelque chose derrière moi. Je me retournai et vis une affiche collée sur un des murs de la cafétéria. Cette affiche ressemblait à une fenêtre sur un autre monde. J’y vis une ruelle sombre qui ne m’était pas inconnue. Un sans-abri y était allongé, mort, à côté de poubelles renversées.

Soudain, les flashs blancs réapparurent devant mes yeux. Je pus sentir mes genoux toucher le sol à nouveau ; j’étais complètement désorienté. Dans ces visions, j’étais maintenu par la gorge. En baissant les yeux, je pouvais voir des seringues enfoncées dans mon torse. Elles contenaient un liquide vert et assez épais. Puis, à nouveau, les visions cessèrent. Je repris mes esprits sans cesser d’entendre le rire grinçant du chien de l’Enfer…

Je pris appui sur le mur pour me relever et tournai la tête en direction de l’affiche. Mais celle-ci avait changé : on y voyait à présent une liste de plats et de prix. Soudain, le chien de l’Enfer cessa de rire. Mon attention se porta alors entièrement sur lui. Il descendit du comptoir et se mit debout face à moi.

— Tu te souviens de moi ? demanda-t-il d’une voix calme.

Une distance respectable nous séparait. Sa voix résonna dans toute la pièce comme dans une église.

— Oui, je me souviens bien de toi, répondis-je de façon directe.
— Ça nous facilitera grandement les choses, alors ! Je ne voulais pas t’effrayer ou te faire paniquer, ça ne sert strictement à rien dans l’état actuel des choses. Tu as l’esprit fragile et…
— Je t’ai détruit, le coupai-je avec impatience. Lucifer ne peut pas te faire revenir. Tu ne devrais plus exister. Je t’ai anéanti.
— C’est plus compliqué que ça, en fait, reprit-il en joignant les mains et tournant autour de moi. Nous nous sommes bien battus et le combat s’est achevé sur ta victoire mais, au-delà de cela, ton esprit a souffert de cette confrontation. Tu as dû renoncer à certains de tes principes et du coup, ça te ronge, si je puis dire. Tu culpabilises. Malgré le fait que tu n’aies pas eu le choix, ton cœur pense le contraire et cela te hante.

Sa phrase à peine terminée, je bondis sur lui, le poing en avant. Je lui infligeai une avalanche de coups, le faisant tomber à terre. Surplombant mon adversaire, je le frappais sans cesse, sans répit, mais ce dernier continuait de s’esclaffer à gorge déployée. J’avais l’impression que chaque éclat de rire m’affaiblissait. Cela me rendait fou de rage. Une immense frustration s’empara de moi. Il ne semblait pas atteint par la moindre de mes attaques. En le frappant, je heurtai une table qui fit tomber un masque de chirurgien et, là, je sentis à nouveau mes yeux et ma tête me jouer des tours. Les flashs me firent lâcher ma prise sur le chien de l’Enfer.

Je tombai par terre en position fœtale. Je pouvais voir dans ces nouvelles visions des seringues plantées dans mon torse. En relevant les yeux, je vis le personnage qui me les y enfonçait. Il portait un masque de chirurgien et apparemment toute la panoplie l’accompagnant. Ses yeux injectés de sang n’avaient rien d’humain, mais semblaient sortir tout droit de l’Enfer. Je pouvais y lire une grande détermination, ainsi qu’une haine indescriptible. Son masque bougeait comme s’il me parlait, mais je n’entendais pas le moindre son. Je fus à nouveau extirpé de ces visions par le rire du chien de l’Enfer.
J’étais toujours en position fœtale sur le sol et lui debout, riant, devant moi. Se moquait-il de moi ? Était-il revenu pour m’anéantir ? Ma tête était douloureuse ; j’avais l’impression de voyager entre deux mondes dont je faisais partie simultanément. En y regardant d’un peu plus près, le décor autour de nous avait changé. Nous n’étions plus dans l’immeuble, mais sur une portion de route dérivant, elle aussi, dans le vide. Je me relevai péniblement pour lui faire face à nouveau. Mes membres me pesaient comme si des poids y étaient attachés. Le moindre de mes mouvements me semblait difficile et contraignant.

— Ça va, tu t’es calmé ? me demanda-t-il en hésitant.
— Que fais-tu ici ? Pourquoi es-tu revenu, et qu’est-ce que tout cela signifie ?
— Aaah ! Tant de questions et une seule tête pour y répondre.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Tu ne comprends pas, on dirait. Cet endroit te semble familier pourtant, non ?
— Oui et alors, où sommes-nous ?
— Au plus profond des ténèbres, ricana-t-il.

Je voulus lever mon bras pour le frapper, mais mes membres pesaient de plus en plus. Je tombai finalement sur les genoux sous le poids de mon propre corps.

— Je vois maintenant que tu es dans de meilleures dispositions pour m’écouter, dit-il avec une certaine satisfaction. Nous avons tous en nous des parties démoniaques, des côtés sombres. Tu es dans tes propres ténèbres. Je ne sais pas ce qui a pu t’y faire parvenir, mais tout ceci n’est réel que dans ton esprit. Regarde ce monde autour de toi, tout t’est familier. Même moi, je suis là. C’est quand même ironique que je te serve de guide à travers ta torture intérieure, tout ça parce que tu ne veux pas être ce que je suis. Je suis ta crainte, ton négatif. Appelle-moi comme tu veux, mais je te terrorise.
À ces mots, tout devint clair. Je me trouvais dans les méandres de mon mal-être, dans mon esprit, dans ma torture. Dans ce monde, toute chose avait une signification, toute chose avait un but. Il commença à tourner autour de moi.

— Tu commences à comprendre, reprit-il. Tu ne te pardonnes toujours pas de m’avoir anéanti. Tu ne te pardonnes pas d’avoir pris une vie. La mienne dans le cas présent.
— Je n’avais pas le choix.
— Oh ça, j’en suis sûr ! Mais au fond de toi, tu n’en es pas convaincu. Je t’ai poussé dans tes retranchements, tu n’avais pas d’autre alternative. De toute façon, nous étions deux guerriers dans des camps ennemis, mais tu crains que Lucifer continue à faire souffrir les êtres humains. Tu as peur d’être la cause de cette guerre. Aurais-je existé si tu n’étais pas descendu du Paradis ?
— Je ne suis pas la cause de cette guerre, je suis la conséquence de la négligence de Père. Mon frère faisait souffrir les êtres humains. Je ne pouvais me résoudre à les regarder sans réagir.
— Tu es la conséquence d’une situation ingérable. Tu as fait ce que tu pensais juste.
— Je n’avais pas le choix.
— Tu n’as rien à te reprocher, mais tout ceci est lié à ton frère. Lucifer veut t’anéantir, car tu es une menace pour lui. Tu as redonné la foi et l’espoir aux hommes. Lucifer leur avait enlevé tout espoir et toi, tu le leur as rendu.

Je sentis une grande tristesse m’envahir. Mes membres ne semblaient plus me peser, ni même m’empêcher de me relever. Malgré mon mal-être, je me remis enfin debout face au chien de l’Enfer.

— Regarde, notre monde s’effrite, dit-il en me montrant sa main qui se réduisait en cendres.
— Que va-t-il y avoir maintenant ?
— Tout dépend de toi. Tu te meurs, en fait, reprit-il en me montrant une flaque d’eau.

Cette nappe d’eau ouvrait une autre fenêtre sur le monde réel. Je pouvais y voir un homme habillé en chirurgien tenant mon corps inanimé par la gorge avec sa main droite. Sa main gauche était formée de seringues. Il m’avait enfoncé ses aiguilles dans le torse. Elles étaient reliées par des tuyaux orange à son système sanguin. Un liquide vert et épais s’écoulait dans les tuyaux jusque dans les seringues et finalement s’introduisait en moi. Son sang sécrétait lui-même le produit.

— Si tu ne te réveilles pas, nous ne devrions pas tarder à nous éteindre, ajouta-t-il.
— Nous ?
— Nous sommes dans ton esprit, je suis une partie de toi. Même si tu ne l’acceptes pas.

Le monde se désagrégeait de plus en plus, il semblait s’écraser sur lui-même. La rotation autour de l’axe s’accélérait pour tous les débris flottants, les plus petits se faisant engloutir par le centre. Toutes les plate-formes partaient en lambeaux. Je posai mes yeux sur le chien de l’Enfer. Des grognements de tonnerre se firent entendre et des secousses suivirent ainsi que des éclairs.

— Ah ?! s’exclama-t-il. Je crois que tu as compris. Adieu !

Son image se modifia doucement jusqu’à s’identifier au visage de l’homme au masque de chirurgien. Mon corps semblait redevenir extrêmement lourd et endolori. Je sentais désormais cette main qui me tenait la gorge. La douleur accompagnait également cette reprise de conscience. Puis, je pus entendre sa voix perçante.

— Une petite piqûre, ça aide, ça aide… Une petite piqûre, ça aide énormément. Tu es la maladie et tu vas t’endormir. Fais une grosse sieste et après, je pourrai t’ouvrir en deux. On va s’amuser.

Ses yeux rouges semblaient être partagés entre détermination et folie. Je tentai de bouger mes doigts et après quelques essais infructueux, mon corps répondit enfin à ma volonté. Réunissant toutes mes forces, je saisis la main formée de seringues et la sortis de mon torse.

— Mais… que… ce n’est pas possible, tu devrais être dans un joli, joli, joli rêve ?! s’exclama-t-il, pris au dépourvu.
— Tu ne m’auras pas si facilement, répondis-je.

Je récupérai le contrôle de mon corps et pus me défaire de son étreinte en lui écrasant la main. De plus en plus déconcerté, il se mit à paniquer. Je réussis enfin à repousser les dernières aiguilles. Il recula et se dressa face à moi, les genoux légèrement pliés, comme s’il s’apprêtait à bondir. Il commença à tourner autour de moi en agitant les bras. Ma vue était légèrement trouble, mais je parvins à le suivre et tournai sur moi-même sans baisser ma garde.

— Qui es-tu ? demandai-je à bout de souffle.
— Je suis celui qui endort, je suis celui qui a été et qui est à nouveau. Je suis celui qui endort. Je suis l’anesthésiste. Celui qui apporte la lumière m’a ramené.
— Tu es un des laquais de Lucifer.
— NON, NON, NON ET NON ! Je suis LE laquais de Lucifer.

Ses yeux devenaient de plus en plus rouges, comme si la haine et la colère se mêlaient à sa folie. Il semblait très hésitant.

Mon corps était affaibli par le produit injecté, mais je gardais tant bien que mal une position déterminée. Dans un effort désespéré, je sortis mes ailes illuminant la ruelle vide. Ses yeux se remplirent successivement de frayeur puis de terreur. Je pus voir un frisson le parcourir et le faire tressaillir.

— Cela ne devait pas se passer ainsi ! Cela ne devait pas se passer ainsi ! Cria-t-il.

Il se retourna et partit en courant. Il s’enfuit tel un enfant terrorisé, je le vis disparaître au loin. Ensuite, je perdis l’équilibre et m’effondrai dans cette ruelle au milieu des ordures. La pluie se remit à tomber comme si elle voulait laver cette violence qui imprégnait tout. Je réunis le peu de forces me restant et m’adossai contre un mur. Je regardai le cadavre du sans-abri étendu au sol, à côté d’une poubelle renversée. Ce dernier était mort de la main de l’anesthésiste : cinq injections en dessous de la gorge. Une expression de terreur restait gravée sur son visage. Ses veines étaient devenues extrêmement apparentes et verdâtres, signe du poison ayant coulé dans ses veines.

Mes membres étaient redevenus lourds. Je savais que ma route et celle de l’anesthésiste allaient se recroiser tôt ou tard. Je sentais qu’un combat bien plus difficile se profilait au loin. Lucifer ne s’arrêterait pas si vite. Je ne savais pas ce qu’il me réservait pour la suite. Je tournai la tête vers la rue perpendiculaire à celle dans laquelle je me trouvais. On pouvait voir au loin les humains marcher, sans se rendre compte de ce qui les menaçait. Je pus distinguer au loin le chien de l’Enfer, au milieu des gens. Il était debout et la foule passait autour de lui sans lui prêter attention. Il me fit un signe de la main pour me dire au revoir, se retourna et partit. Je restai là, pétrifié, le regardant disparaître, comme si une partie de moi s’en allait avec lui…


VI – Miss Ombrelle

Les êtres humains sont étranges. Certains sont bons, d’autres mauvais. Certains voyagent constamment entre les deux, par choix, par nécessité ou sans s’en rendre compte. Miss Ombrelle restait un mystère entier pour moi. Je ne savais pas énormément de choses à son sujet, sauf qu’elle était engagée dans cette guerre contre Lucifer. Mais pour quelles raisons, pour quelles motivations ? Qui pouvait bien se cacher derrière son masque ? Voici ce que je découvris à son sujet qui changea ma perception.

Les démons étant de plus en plus rares, je pouvais errer dans les rues sans trop de risques de devoir combattre. Les forces de Lucifer devaient se rassembler en Enfer, selon mes suppositions. Quoi qu’il en soit, depuis le départ de Thalis, les choses devaient remuer en bas. La question restait entière sur la réussite de son objectif. Accroupi en équilibre sur le bord d’un toit qui faisait face à un cinéma en plein air, j’observais comme à mon habitude les humains. On projetait des images animées sur le mur d’un immeuble. J’essayais de regarder et de comprendre ce que cela avait de si passionnant. Les humains semblaient si captivés ?! Certains regardaient avec passion et intérêt, d’autres, d’un air indifférent.

Il y avait des personnes de toutes provenances. Trois couples d’âge mûr d’un milieu apparemment plus aisé étaient assis à une table et partageaient un repas assez copieux. Un groupe de jeunes amis, trois garçons et quatre filles riaient à chaque réflexion des protagonistes. Et au milieu, deux jeunes adultes habillés en noir : le premier, ses longs cheveux blonds attachés, était vêtu d’une courte veste en cuir tandis que l’autre aux courts cheveux roux portait un long imperméable. Ils semblaient vraiment captivés par l’histoire. Ils parlaient ponctuellement entre eux pour en débattre. Malgré les symboles maléfiques qui ornaient leurs vêtements, ils n’avaient pas l’air de partager les convictions de mon frère. Ils étaient juste différents. Le spectacle de ce brassage d’humains d’horizons différents attiré autour d’une activité anodine était intéressant et me fascinait.

— Tu n’es pas facile à trouver, fit une voix derrière moi.

Je me retournai pour faire face à celui ou celle qui m’interpellait. J’embrassai du regard le toit plat et bordé d’un muret d’une dizaine de centimètres de hauteur. Deux antennes satellites ornaient les coins nord et est. Une porte donnait accès à une cage d’escalier menant à l’intérieur du bâtiment. Sur le mur sud se trouvait une échelle de secours qui courait sur toute la hauteur de l’immeuble. J’eus beau scruter les alentours, je ne vis personne.

— Qui es-tu ? m’écriai-je.
— Celui que tu craindras, répondit la voix que vint ponctuer un rire dément.

Je pus alors sentir un déplacement d’air dans ma direction. Je brandis le bras gauche en avant et attrapai quelque chose. Je me levai pendant que la chose en question suffoquait sous mon étreinte.

— Je me répète, qui es-tu ? demandai-je, autoritaire.
— Je suis le démon qui retient un de tes amis, fit-il en apparaissant dans ma main.

Le démon avait à présent forme humaine et ressemblait à une jeune fille d’une vingtaine d’années. Cheveux blonds mi-longs et yeux bleus. Je la tenais à la gorge, soulevée à quelques centimètres du sol. Elle portait des vêtements très courts et très colorés.

— Un ami ? fis-je surpris. Je n’ai pas d’amis.
— Elle semble pourtant convaincue que tu viendras à son secours, répondit le démon en souriant.

Je réalisai de qui cette chose parlait : Miss Ombrelle.

— Où est-elle ? Criai-je.
— Ah, tu as compris de qui il s’agissait. Ça nous permettra d’en arriver directement au fait.
— Où est-elle ?
— En train de payer ses dettes, je suppose, dit le démon en riant.
— Sois plus précis, rétorquai-je en resserrant l’étreinte sur sa gorge.
— Elle ne t’a rien dit ? Rien expliqué ? Je me vois flatté de te l’apprendre. Aucun pacte n’est gratuit, surtout avec le patron, dit-elle en suffoquant.
— Quel pacte ?
— Ahahah ?! Tu ne sais donc rien, continua-t-elle en s’agitant comme un ver au bout d’un hameçon.
— Où est-elle, pour la dernière fois ? m’énervai-je.
— C’est bon, calme-toi. Elle est dans l’ancienne gare de marchandises; près des complexes industriels.

À peine eut-elle terminé sa phrase que je l’exorcisai. Je lâchai le corps inconscient et me mis en route en direction du lieu que m’avait indiqué le démon. En chemin, plusieurs questions vinrent heurter mon esprit. Qui était-elle vraiment ? Était-elle dangereuse ? Quel est ce pacte dont elle parlait ? Les choses me semblaient extrêmement confuses. Vu que les démons et les humains mentaient, à qui pouvais-je me fier ? Quelle était la meilleure conduite à avoir dans ce genre de situation ?
Au bout de quelques minutes j’arrivai finalement à destination. L’endroit était désert. Quatre anciennes lignes de chemin de fer inutilisées rouillaient, deux wagons de stockage de marchandises sur chacune d’entre elles. La végétation reprenait doucement possession des lieux. L’ancienne gare était un bâtiment pas plus grand qu’une maison. Celle-ci était abandonnée depuis longtemps. Les vitres étaient brisées et le toit prêt à s’effondrer. Tout était grisâtre, comme si la couleur s’était diluée avec les années d’abandon.

Le quai semblait accessible sans trop de difficultés. J’avançai, accroupi pour éviter de me faire remarquer, mais aucun démon n’était visible aux alentours. Le décor était trop calme, ça devait cacher quelque chose.

Je sautai sur le quai afin de pénétrer dans la gare. À l’intérieur, une petite table saccagée avait dû autrefois servir de bureau. Il restait un vieux comptoir, quelques étagères, et un tapis de papiers froissés jonchait le sol. Des bruits provenaient de l’étage inférieur. J’entrepris de descendre l’escalier pour atteindre un long couloir sombre. Une multitude de tuyaux couvraient le dessus et les côtés du passage. Certaines des conduites coulaient au goutte-à-goutte. Deux petites ampoules ornaient le mur de gauche, à quelques mètres l’une de l’autre, et servaient d’unique source d’éclairage.
Sur mes gardes, j’avançai dans le couloir qui semblait prêt à m’engloutir. Je me rapprochai de l’origine des bruits. Le couloir débouchait sur une pièce d’une quinzaine de mètres carrés. Au milieu de cette pièce, Miss Ombrelle était attachée sur une chaise, bâillonnée et blessée. Je me précipitai vers elle pour la libérer.

— Tu arrives tel un prince charmant, dit-elle d’une voix épuisée, une fois sa bouche libérée du bâillon qui y était collé, c’est vraiment mignon de ta part, mais je suppose que tu sais pertinemment que c’est un piège. Ils te veulent. Pour moi c’est déjà fini. Alors, tu devrais t’enfuir.
— Un problème à la fois, répondis-je en détachant ses mains et ses jambes.

Je la soulevai pour partir et me dirigeai vers le couloir quand des applaudissements se firent entendre. Devant nous se trouvaient dix démons bloquant l’unique accès. Le premier d’entre eux était en costume, cheveux courts noirs. Un sourire narquois flottait sur ses lèvres.

— Le fils déchu, fit le démon, le fils prodigue. Tu sais que tu nous as causé beaucoup d’ennuis. Lucifer offre un bon prix pour ta tête. Oh oui, si on t’attrape vivant ou si, par malchance, on te tue, nous serons de toute façon des héros en Enfer.
— Nous verrons ça, dis-je en déposant Miss Ombrelle délicatement au sol sans pour autant quitter le démon des yeux.
— Si tu veux récupérer ce qui t’appartient, tu ferais mieux de te bouger, lança-t-il à Miss Ombrelle.

Elle se releva, mal à l’aise, et se recula dans un coin. Je tournai la tête dans sa direction espérant un mot d’explication

— Je suis désolée, me dit-elle, ils m’ont obligée. Je n’avais pas le choix.
— Cessons les bavardages inutiles et larmoyants, hurla le démon exaspéré. ACTION !

Les démons s’élancèrent sur moi comme une meute de chiens en furie. Les coups s’échangèrent rapidement. Je pus en exorciser sept avant d’être attrapé par les trois derniers. J’étais à genoux et pendant que deux démons me maintenaient les bras avec force, le dernier se dressa debout devant moi. Miss Ombrelle était recroquevillée en boule, dans un coin de la pièce, désemparée, les larmes aux yeux. On aurait dit une enfant terrorisée.

— Maintenant on va un peu s’amuser, me fit le démon. Tu as anéanti tellement des nôtres qu’avant de te livrer, une petite vengeance s’impose. Nous allons te faire un peu souffrir. Je suis considéré comme un pro en la matière en Enfer, tu sais. J’arrive à tirer beaucoup d’informations avec peu d’outils. J’ai beaucoup d’imagination… Enfin, tu verras, tu vas adorer.
— Rends-moi ce que tu m’as promis, Alastor, lança Miss Ombrelle voulant quitter au plus vite l’endroit.
— Laisse-moi réfléchir… NON, ton âme nous appartient, et ce depuis avant même ta naissance. Tu ne la récupéreras jamais…
— Mais tu m’avais dit que, si je vous aidais à le capturer, je pourrais la récupérer.
— Je t’ai menti, vois-tu. Faire confiance à un démon, mais quelle inconscience ! Dégage maintenant, tu ne m’es plus d’aucune utilité. Profite de tes dernières années avant de venir nous rejoindre en bas.

C’était là l’enjeu de cette histoire et de cette trahison : son âme ? Quel pacte avait-elle donc passé ? Je n’avais pas le temps d’y penser. Avant tout, il me fallait me sortir coûte que coûte de cette situation. Le nommé Alastor s’approcha de moi et me saisit par la nuque. Il m’envoya son genou à plusieurs reprises dans la tête. Je ne pouvais pas réagir. J’essayais en vain, mais il ne cessait d’enchaîner les coups. Il avait l’air d’y prendre goût. Au bout d’un moment, les démons n’eurent plus besoin de me forcer à m’agenouiller, ils me retenaient légèrement dressé face à mon bourreau.

— Passons aux choses sérieuses, dit Alastor en se recoiffant et essuyant les quelques gouttes de transpiration qui perlaient sur son front. Maintenant, tu viens avec nous. Notre patron sera ravi de te voir. Une réunion de famille pour vous deux, en quelque sorte.
— Ça, ce n’est pas sûr, clama Miss Ombrelle.

Elle se dressa d’un mouvement devant le démon et lui trans-perça le ventre avec un vieux tuyau rouillé. Après quoi elle asséna quelques coups au démon de gauche qui me retenait. Je réunis mes forces, saisis à la gorge le démon de droite et l’exorcisai. Le dernier prit la fuite en voyant le renversement de situation. Pendant ce temps, Miss Ombrelle s’acharnait sur Alastor. La haine et la colère l’animaient. L’arrêtant d’un geste dans sa rage, je m’approchai du démon et m’agenouillai devant lui.

— Alors, la petite garce se rebelle, dit-il en crachant du sang. On se retrouvera en bas de toute façon. Maintenant, fais ce que tu as à faire.

Je posai ma main sur son front pendant qu’il criait. Je le renvoyai en Enfer. Une lumière blanche sortit de sa bouche et de ses yeux. À bout de force, je m’adossai à un mur pour reprendre mon souffle. La douleur n’était pas insurmontable, mais il me fallait me reposer. Miss Ombrelle s’approcha de moi et s’accroupit pour regarder mes blessures.

— Pourquoi m’avoir menti ? demandai-je. Je ne comprends pas.
— Il m’a promis qu’en échange de ta capture, il me rendrait mon âme. Je ne veux pas finir en Enfer. Je n’ai rien fait de mal, ajouta-t-elle dans un sanglot.
— Pourquoi avoir vendu ton âme ?
— Je ne l’ai pas vendue.
— Qui alors ?
— Je vais te raconter l’histoire de ma famille.

Elle retira son petit masque et là, je reconnus son visage. Son nom était Jade de Bussy de la Boissière. Son visage apparaissait sur beaucoup d’affiches en ville. Elle commença à me narrer comment sa famille en était arrivée là.

Début du XVIIème siècle, les de Bussy de la Boissière étaient une famille riche et noble dont le blason familial représentait une panthère noire sur fond bleu. Ils avaient fait fortune dans le commerce de la fourrure. Influents et respectés, ces nobles menaient une vie plus qu’aisée. Tout semblait leur sourire jusqu'à ce qu’en 1632 le conseiller royal Van Materhorn, amoureux de la douce Mathilde, femme de Stéphane de Bussy de la Boissière, décide de faire tomber ce dernier en disgrâce pour lui voler sa belle. Le conseiller utilisa tous les stratagèmes afin de discréditer la famille de Bussy de la Boissière aux yeux du peuple et du Roi. Le conseiller alla même jusqu’à assassiner le neveu du Roi et mit tout en œuvre pour faire accuser Stéphane.

Soupçonné d’attentat à la Couronne et de complot, Stéphane tomba en disgrâce et avec lui, le nom de sa famille. Abandonné par Mathilde et condamné à mort, il fut contraint à l’exil avec ses deux enfants, Aline et Charles. Il trouva refuge dans sa famille éloignée.

Anéanti, désespéré et rempli de haine, Stéphane fit appel à Lucifer avec qui il conclut un pacte. Ce pacte devait l’aider à se venger du Conseiller van Materhorn et à laver le nom de ses aïeux, garantissant richesse, renommée et longévité à sa famille. Cependant, un pacte avec les ténèbres n’est jamais gratuit et le prix à payer est terrible. Lucifer exigea de lui ce qu’il aimait le plus : l’âme de ses enfants. Mon frère, calculateur et fourbe, fit aussi courir le contrat sur chaque enfant de la famille. La peine se reportait aussi sur les descendants…

Quelques jours plus tard le conseiller mourut dans d’atroces souffrances, suite à un empoisonnement inexpliqué. Après disgrâce, abandon et exil, la famille de Bussy de la Boissière retrouva mystérieusement honneur, richesse et renommée. Malgré son destin tragique, celle-ci retrouva son titre perdu et garda, jusqu’à aujourd’hui, une grande influence.

En 1991, Marie et Marc de Bussy de la Boissière donnèrent naissance à la petite Jade. Encore une enfant maudite par mon frère. Pour tenter d’échapper à cette malédiction, Marie envoya la petite Jade en Chine pour la faire disparaître. Confiée à des moines, cette dernière bénéficia de l’enseignement des arts martiaux et de la philosophie bouddhiste. Elle apprit l’humilité, l’honneur et la bonté mais, vers l’âge de quinze ans, un envoyé de Lucifer lui annonça la disparition de ses parents et le triste et tragique destin de sa famille. Elle comprit que peu importait le lieu où elle se trouvait, son âme appartenait aux ténèbres.

Elle décida, à la suite de cette grande révélation, de rentrer chez elle pour y reprendre sa place au sein de sa famille, mais elle comptait bien récupérer son âme et laver l’honneur de ses ancêtres à tout prix. Après avoir retrouvé la maison familiale et découvert l’ampleur de son héritage, elle enquêta sur la disparition de ses parents. Son père Marc avait été assassiné dans une ruelle de la ville, tandis que sa mère était morte empoisonnée.

Elle comprit alors que, quoi qu’il arrive, il lui faudrait payer ses dettes. Elle se prépara donc pour le combat de sa vie. Le combat pour récupérer son âme des griffes de mon frère. Pour ce faire elle créa le personnage de Miss Ombrelle, une ombre aristocratique, une panthère nocturne.

Elle commença à affronter les troupes de Lucifer. Elle se mit en quête des endroits où les démons et autres créatures démoniaques avaient l’habitude de se retrouver, interrogeant tout être ayant suffisamment d’influence pour lui donner des informations concernant son âme ou remplissant des marchés afin d’obtenir des indications. Elle les pourchassait sans relâche. Elle flirtait avec le bien et le mal. Elle cherchait simplement un moyen de gagner sa liberté.

Elle souffrait profondément, car elle payait pour les erreurs de ses ancêtres et assumait les conséquences de ses actes. Elle ne s’autorisait aucun attachement d’ordre émotionnel, et selon moi, elle voulait arrêter elle-même la malédiction qui planait sur sa famille ou disparaître avec elle.
Elle me livra son histoire d’une traite, elle avait besoin de parler et d’obtenir l’attention d’une oreille compatissante. Le poids qu’elle pensait pouvoir porter seule sur ses épaules commençait à l’écraser.

Elle se pencha vers moi et m’aida à me relever.

— Nous poursuivons le même but, dis-je en me redressant péniblement. Je t’aiderai à récupérer ton âme.
— Merci, répondit-elle en baissant la tête honteusement.

Le silence s’installa entre nous pendant que nous sortions de cet endroit. Une fois dehors, elle remit son masque pour protéger son anonymat. Elle passa devant moi les yeux fixés droit devant elle.

— Ce monde est vraiment beau, fit-elle en admirant le soleil qui se levait à l’horizon.
— Oui.
— Penses-tu qu’on s’en sortira, que ce combat mènera quelque part ?
— Je ne sais pas. J’espère…

Je m’éloignai, la laissant seule devant ce spectacle qui semblait la rassurer et l’émerveiller.

Après cet épisode, lorsque nos chemins se croisèrent, malgré sa force de caractère et son incroyable détermination, je pouvais lire la même crainte dans son regard et la même mélancolie. Elle continuait à se battre avec une rage et une colère égales. Chaque coup qu’elle infligeait semblait destiné à Stéphane, son ancêtre…

Je comprenais mieux les êtres humains à présent. Certains sont animés par leur soif de liberté et leur instinct de conservation, ce qui les oblige à commettre parfois des actes dont ils ne sont pas fiers ; mais ils trouvent toujours la force de continuer. D’autres se jettent à corps perdu dans une bataille, même si l’issue de cette dernière n’est pas forcément la meilleure.


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