dimanche 8 mai 2022

Critique littéraire des Fissures de l'aube

Vous trouverez ci-joint une critique littéraire des Fissures de l'aube, d'Alain Fleitour, par Marc Petit, normalien, universitaire, romancier, traducteur... grand spécialiste de la littérature allemande


Cher Alain Fleitour,

Votre message reçu il y a plusieurs semaines déjà m'a donné l'occasion de lire et relire les deux recueils acquis lors de la soirée au Pont-Neuf, "Les Fissures de l'aube" et "L'Indicible". J'ai toujours pensé, à rebours de la mode, que la poésie, n'en déplaise à Mallarmé, doit pouvoir être saisie dans le temps de sa lecture : lire et relire enrichit de résonances et de pensées nouvelles cette première saisie, mais sans l'émotion première ressentie dans le temps de la lecture, le poème demeure un grimoire, une épreuve pour les seuls initiés. Vos poèmes, qui toujours font entendre une voix, répondent parfaitement à cette exigence, ils touchent toujours le point sensible et suscitent aussitôt le partage, sans qu'il soit nécessaire de recourir à une clef pour les ouvrir, ni à un couteau à huîtres pour découvrir les perles qu'ils recèlent.

L'esprit d'enfance anime ces vers. Vous parlez merveilleusement des silences de l'enfant, celui que nous avons été et celui que nous sommes encore, si nous savons rester à l'écoute de cette voix et de ce silence au fond de nous, recouvert par les bruits du monde et les tics du langage convenu. Des deuils aussi, dont nous ne faisons pas le deuil ("travail de deuil," quelle stupide expression), gravés en nous comme autant de blessures qui ne cicatriseront jamais tout à fait. Mais aussi et toujours, de "la vie malgré les ténèbres", du retour du printemps, du désir, du sentiment amoureux où le physique et le spirituel s'entre-tissent si merveilleusement, que ce soit dans l'illusion bienheureuse d'un instant ou dans la durée qui peu à peu transfigure l'ivresse en vin de garde.

La poésie est affaire de fragilité. Graver les vers dans l'airain, comme Horace s'en vantait, est une bien sotte prétention, qui passe à côté de ce que Zéami nommait "la fleur". Exactement ce que votre haïku sur le coquelicot désigne comme l'essentiel : une merveille destinée à périr une fois cueillie. Écrire un poème, ce n'est pas cueillir la fleur, c'est donner à saisir le moment où elle s'ouvre aux premiers rayons du matin, sans y toucher.

"Cette photo retrouvée - Maman a 17 ans..." Après la mort de ma mère, en 2013, je cherchais dans les archives une image d'elle pour la conserver vivante sous mes yeux. Il y avait de beaux portraits d'elle à 30 ans, dans le genre du studio d'Harcourt, d'autres aussi prises plus tard, telle que je l'ai connue au fil du temps jusqu'à son grand âge (elle est morte à 87 ans). Finalement, je suis tombé sur deux ou trois photos d'amateur où on la voit, jeune fiancée, radieuse dans la provocation innocente de sa beauté. Un jour que j'imagine être celui où je fus conçu, non dans la honte comme le malheureux Mauriac, mais dans la joie. A 20 ans, elle devait connaître tout de la vie en l'espace d'une seule année : l'amour, la maternité, le deuil (mon père est mort à 26 ans, quatre mois avant ma naissance...) Cette image de ma jeune mère encore presque une toute jeune fille, c'est mon haïku du coquelicot...

Vous voyez, vos poèmes ont ce pouvoir de contagion, ils éveillent chez le lecteur mille résonances personnelles, comme si c'était ce lecteur qui les avait écrits. Il y a lyrisme et lyrisme, celui qui marque le lecteur ou l'auditeur de son empreinte est essentiellement partageable, sans rien d'égocentrique.

Autre chose aussi. La poésie est menacée par le poétisme, la joliesse trop insistante. Pour que le charme opère, il est bon que l'on ressente que la beauté s'enracine, comme le nymphéa bouddhique, dans ce qui semble être son contraire : la noirceur de la boue, l'obscurité des tréfonds. A ce titre, un poème comme "Le silence de mon père" est exemplaire. Sans la lourdeur de la vie, sa dureté aussi, la beauté de l'heure élue n'aurait pas la même couleur. Comme dans l'art de l'icône, c'est sur un fond sombre que les couleurs peu à peu se disposent et qu'elles gagnent en intensité. Cet effet de contraste justifie pleinement la présence dans vos pages d'échos de l'anti-nature, anti-poésie par excellence : les crimes de l'Histoire, le bruit et la fureur qui chaque jour nous assourdissent, dès que nous ouvrons la radio. Lire "Idlib" au moment où le tsar du KGB détruit Marioupol donne à ces vers une résonance imprévisible et terrible. Victor Hugo l'a mieux dit que personne - raison de plus pour préférer un lyrisme sans frontières aux distillations alambiquées des fausses avant-gardes, sans parler des impostures de l'"art contemporain"...

J'aime beaucoup l'image de couverture des "Fissures de l'aube", tout imprégnée de l'esprit de la peinture chinoise. Vous ai-je dit que j'ai écrit un article , à la suite d'un colloque consacré à François Cheng, dont le titre est : "Le Vide n'est pas rien", à propos de ce que le vieux maître nous a transmis à ce sujet ?

Merci encore, cher Alain Fleitour, pour ces beaux moments de lecture riches en résonances et en prolongements...

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