mardi 12 juin 2018

Critique de Ne me lâche pas la main - Txhob tso kuv tes

Vous trouverez ci-joint une critique de Ne me lâche pas la main - Txhob tso kuv tes par Erick Gauthier, bon connaisseur du Laos en général et de la communauté h'mong en particulier, qui a d'ailleurs déjà publié ici même deux ouvrages sur ce thème : Un recueil de poésie, Laos intemporel, et un roman, Vers un village h'mong du haut Laos

Je retiens en particulier ceci :

Ce livre emporte le lecteur. Difficile de rester indifférent à certaines phrases, insensibles à certains mots. Il est la preuve que l'entraide, la volonté et l'espoir peuvent l'emporter sur la détresse et la perte de tout ce qui fait qu'un homme est un homme, une femme une femme. Quitter son pays, laisser derrière soi son bien, sa terre, ses souvenirs, les siens et devoir recommencer à zéro une vie de l'autre côté de la terre, nyob rau lwm yam sab ntawm lub ntiaj teb. Voilà ce qu'ont fait les familles hmong qui sont arrivées en France dans les années 1970. Elles n'avaient plus rien. Quelques graines dans les poches. Des yeux emplis de larmes, de doutes, de peur. Aidées par une poignée de bénévoles, d'humanistes, de personnes au grand cœur, elles se sont reconstruites. Elles se sont battues de nouveau mais non pour survivre, mais pour vivre. Et aujourd'hui, les deuxième et troisième générations de Hmong élevés ou nés sur le territoire français ne peuvent que s'enorgueillir du parcours de leurs aînés qui furent accueillis en France, en Guyane française, aux États-Unis ou en Australie. Tous forcent le respect. Et ce livre leur rend hommage. Il a été écrit pour tous ces réfugiés, pour leurs enfants et tous les Hmong

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Cette lecture est un réconfort, un véritable plaisir. Elle suscite réflexion et appelle à l'humilité. Pour ma part, je ne souhaite à ce livre que de connaître de nombreuses rééditions. Je lui souhaite d'être lu par les jeunes générations de Hmong trop souvent en quête de précisions sur le passé secret et douloureux de leurs parents et grands-parents. 
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Je conseille cette lecture pour toutes les autres raisons que chacun trouvera en se plongeant dans ces pages d'espoir car, oui, ce livre est un livre d'espoir. 



Sur le livre de Cathou Quivy, « Ne me lâche pas la main »



Les écrits en langue française sur les Hmong du Laos n'ont pas atteint l'ampleur des ouvrages en langue anglaise édités notamment aux Etats-Unis. Cependant, en France, depuis quelques décennies, des études de pères missionnaires (J. Mottin, Y. Bertrais), de chercheurs, notamment d'ethnologues (J. Lemoine, Yang D., J.-P. Hassoun, Ch. Culas, M.-O. Géraud, E. Gauthier) ou de journalistes (J. Lartéguy, C. Payen) ont paru. Ces livres traitent chacun à leur manière d'une thématique culturelle (le chamanisme chez les Hmong, la littérature orale - les chants d'amour, les contes, les rites funéraires - les mouvements messianiques, etc.) ou d'une thématique liée à la situation de transplantation à travers les questions d'acculturation, d'identité, de transmission culturelle. Mais trop peu d'ouvrages évoquent l'exil proprement dit, ou les conditions de vie dans les camps pour réfugiés installés en Thaïlande (J.-P. Willem) puis l'accueil et l'installation en France. Quelques rapports, au demeurant non publiés et d'accès difficile, existent, mais confinés à des lectures isolées de chercheurs. 

Avec l'ouvrage de C. Quivy, un vide vient d'être en partie comblé. Enfin, pourrions-nous dire. Alors qu'aux États-Unis, nation ayant accueilli de nombreux réfugiés hmong à la suite du conflit indochinois, de multiples témoignages de Hmong ont été collectés puis édités. Les livres racontant leur exil et toutes les horreurs dont a été victime ce groupe sont nombreux depuis des années et encore aujourd'hui, paraît de temps à autre un ouvrage contant ces tragédies. Il s'agit d'ailleurs bien souvent d'un ouvrage écrit par un étudiant hmong. Des hommes et des femmes ont témoigné de leur vécu si douloureux. En France, rien de tel, ou si peu. Les témoignages ont fait l'objet de quelques lignes, quelques paragraphes dans la presse ou dans des ouvrages à caractère scientifique. C. Quivy nous livre ici un ouvrage formidable consacré à cette thématique de l'accueil en France métropolitaine de cette population laotienne. Car en effet, des insertions dites préférentielles ont été envisagées à la fin des années 1970 et au début des années 1980 dans les Cévennes. Aussi des Hmong racontent-ils, sous la plume et l'expérience d'une assistante sociale recrutée à l'époque par le Centre d'Animation Cévenol, leur vie, leur exil et surtout leur installation et leur adaptation nécessaire dans un environnement nouveau et si différent du leur. Un tel livre manquait à la bibliographie hmong de langue française.  

Ce récit est des plus intéressants pour tous publics, et qui plus est pour qui connaît ou a côtoyé les Hmong. 

J'ai, pour ma part, dans le cadre de recherches universitaires, rencontré pour la première fois des Hmong en Ille-et-Vilaine, en 1993. Puis, cette rencontre s'est poursuivie dans le Gard et le reste de la France. Une amitié et une envie intellectuelle ont prolongé cette découverte par des rencontres en Thaïlande, au Laos puis en Guyane française. Alors, les mots de C. Quivy me parlent, me touchent profondément. Lisant ses pages, j'entends les paroles des hommes et femmes hmong qui, lors de mes recherches ethnologiques, répondaient à mes questions. Je les entends encore gémir, fondre en larmes en évoquant leur passé ou le souvenir de l'un des leurs, enfant, frère, sœur, disparu à tout jamais. J'entends leurs litanies, leurs complaintes, les notes profondes et graves des histoires que les chants ou les khènes racontent. Je vois leurs douleurs. Et toutes mes lectures, mes prises de notes, mes enregistrements me reviennent en mémoire. Les silences aussi. Avec eux, mes larmes se joignent aux leurs comme leur sang irrigue encore les montagnes de leur Laos natal. Je revois cette mère aux joues drapées de larmes, alors grand-mère lors de notre entrevue, me disant avoir tué son dernier enfant d'une boulette d'opium pour que ses pleurs ne les dénoncent pas aux soldats du Pathet Lao qui les traquaient. La dose devant endormir le bébé était trop forte. Le sommeil fut éternel à ce petit être. Ou encore cet autre papa, qui mettant sa main sur le visage d'un bébé pour éviter tout bruit, la retire quelques minutes plus tard et s'aperçoit que ce nouveau-né est sans vie. Puis la traversée du Mékong pour atteindre les rives thaïlandaises. Comment traverser un fleuve parfois de nuit, épuisés, affamés, sans savoir nager avec ses enfants en bas âge, sous le feu de l'ennemi ? Un enfant debout sur la rive, sale, dépenaillé, appelant sa mère. Attrapé au passage par l'un des siens et qui deviendra un fils, remplaçant un autre noyé, tué, perdu. La lecture de ce livre m'a fait revivre mes discussions avec les Hmong, mon désarroi face à leurs récits, tous plus dramatiques les uns que les autres. Je me souviens. Je ne prenais plus de notes, j'écoutais, démuni, abasourdi, muet. Aucun mot ne pouvait décrire ces instants. Et je mesure aujourd'hui à quel point certains hommes n'ont eu la chance que de vivre des années de  paix. Quel bonheur quand on sait qu'ailleurs… 

Ce livre emporte le lecteur. Difficile de rester indifférent à certaines phrases, insensibles à certains mots. Il est la preuve que l'entraide, la volonté et l'espoir peuvent l'emporter sur la détresse et la perte de tout ce qui fait qu'un homme est un homme, une femme une femme. Quitter son pays, laisser derrière soi son bien, sa terre, ses souvenirs, les siens et devoir recommencer à zéro une vie de l'autre côté de la terre, nyob rau lwm yam sab ntawm lub ntiaj teb. Voilà ce qu'ont fait les familles hmong qui sont arrivées en France dans les années 1970. Elles n'avaient plus rien. Quelques graines dans les poches. Des yeux emplis de larmes, de doutes, de peur. Aidées par une poignée de bénévoles, d'humanistes, de personnes au grand cœur, elles se sont reconstruites. Elles se sont battues de nouveau mais non pour survivre, mais pour vivre. Et aujourd'hui, les deuxième et troisième générations de Hmong élevés ou nés sur le territoire français ne peuvent que s'enorgueillir du parcours de leurs aînés qui furent accueillis en France, en Guyane française, aux États-Unis ou en Australie. Tous forcent le respect. Et ce livre leur rend hommage. Il a été écrit pour tous ces réfugiés, pour leurs enfants et tous les Hmong. 

Cet ouvrage a un autre mérite. Il s'adresse aux Hmong. L'ouvrage est bilingue puisque écrit en français (page de droite) et en hmong blanc (page de gauche). Cette initiative est méritoire. 

Une dernière madeleine : des illustrations de Tchou Vang offrent aux regards du lecteur un réel enchantement. On y perçoit la mort, les privations, les souffrances, le malheur mais aussi la volonté de vivre, les beautés et la grandeur du peuple hmong.  

Ce livre est une heureuse réalisation collective. Une référence pour qui s'intéresse non seulement aux Hmong et à l'anthropologie de l'Asie du Sud-Est mais aussi et surtout pour tous les hommes et femmes empreints d'humanisme, pour tous ceux qui véhiculent, en ces temps de guerres, de pleurs et de catastrophes en tous genres, des messages de paix et de fraternité entre les peuples.

Les propos de l'auteure jamais ne sombrent dans le misérabilisme, la polémique ou la critique. Ils ne sont que témoignages sincères et réels. Véritable regard objectif même si le lecteur perçoit la profonde amitié qui lie C. Quivy aux Hmong. Les anecdotes très personnelles en témoignent. Car il s'agit là d'une profonde relation humaine qui est évoquée. Le texte est écrit avec le cœur, les mots avec une plume des plus efficaces. Sobres, de lecture aisée, les pages invitent le lecteur à en découvrir davantage sur ce peuple. 

Cette lecture est un réconfort, un véritable plaisir. Elle suscite réflexion et appelle à l'humilité. Pour ma part, je ne souhaite à ce livre que de connaître de nombreuses rééditions. Je lui souhaite d'être lu par les jeunes générations de Hmong trop souvent en quête de précisions sur le passé secret et douloureux de leurs parents et grands-parents.

J'ose une dernière remarque. Au vu du parcours de l'auteure, de son expérience en tant qu'actrice lors de l'arrivée des quelques familles hmong en Cévennes, il n'est pas déplacé ici de se faire exigeant : quand sortira le second volume avec documents iconographiques (photographies), avec de plus amples détails sur les familles, leur quotidien, les activités des uns et des autres, de longs récits de vie, etc. Le lecteur veut en savoir davantage. Et qui sait, ce second volume sera peut-être écrit par un homme ou une femme hmong ? 

Quoi qu'il en soit, ce récit retranscrit une étape parmi tant d'autres du long parcours migratoire des Hmong, parcours commencé voilà des siècles en Chine. Il constitue l'une des pièces d'un puzzle dans lequel trop de pièces se sont égarées sur les chemins de l'exil. 

Je conseille cette lecture pour toutes les autres raisons que chacun trouvera en se plongeant dans ces pages d'espoir car, oui, ce livre est un livre d'espoir. 

Merci à C. Quivy et à T. Vang. Ua tsaug ntau. 

Erick Gauthier
St-Laurent du Maroni, le 10 juin 2018