lundi 23 mars 2020

Un feuilleton pour vous occuper pendant le confinement, (Parenthèses)

Après Le journal du Nightstalker, un autre de mes auteurs, Thierry Moral, m'a demandé de vous proposer en feuilleton pour la durée du confinement son roman, (Parenthèses).



Les publications se feront au rythme d'un chapitre tous les deux jours.

Et voici donc le dernier chapitre. Je le laisserai en ligne deux semaines.

Chapitre 9– Georges

Prise de tête n°3

Chacun de nos actes entraînent des conséquences. Jamais je n'aurai pensé que fermer cette porte à double tour aurait fait tant de dégâts. Pourtant, je ne peux m'empêcher de penser que c'est ce qu'elle cherchait ; sinon, de toute évidence, elle aurait pris la parole. La peur la rendait muette, je l'ai bien compris en lisant son carnet, ses propos sont si décousus. Cette fille avait de toute évidence un problème. Elle fait ce qu'elle veut de son corps, le problème n'est pas là.

Comment ai-je pu, ne serait-ce qu'envisager, que quelque chose soit possible entre nous ? Non, je ne suis certainement pas fait pour une jeune étudiante borderline en proie à une profonde crise identitaire. Non, je ne suis pas fait pour une rousse quadragénaire à tendance anorexique, survoltée et simple employée sous mes ordres, de surcroît. Non, je ne suis pas fait pour diriger un petit service d'une grande société d'assurance. Non. J'ai trop longtemps accepté ; le temps est venu de m'imposer.
Je regarde le carnet humide flamber dans mon barbecue ; l'huile d'allumage a eu raison de sa résistance au feu. Une fenêtre s'allume en face de chez moi. Si mon comportement semble suspect, je prétexterais avoir brûlé des paperasses irrécupérables. Je monte au second, récupère des archives inondées et descends les mettre dans le feu. Je commence à balayer ; autant assumer mon côté maniaque face à la police. Je vide toutes mes poubelles et les stocke dans la cave.

Les murs ! J'allais oublier ; non, je ne ferais aucune erreur. “Tout est sous contrôle” ; je maîtrise parfaitement la situation. J'enlève chaque carton, un a un. Elle a ruiné toute la surface, cette foldingue ! Complètement fêlée ; je suis tombée sur une forcenée. Il ne me reste pas assez de peinture pour tout recouvrir. Je regarde les câbles électriques ; certains sont dénudés. Était-ce d'avant ? Je la vois encore avec son regard de hippie sous ecstasy à scruter mon plafond comme s'il s'agissait d'une œuvre d'art. Si ça se trouve c'est elle qui est responsable de tout ce merdier !

Je ressors mes habits de bricolage et rallonge mon reste de peinture blanche avec de l'eau et de la cendre. C'est dégueulasse à souhait, cela fera absolument pas net, mais ce sera parfaitement crédible : le maniaque de la propreté n'a pas supporté de voir sa maison dans cet état et a tout repeint dans la nuit. C'est jouable à condition que je m'attaque également du premier. Crasse et odeur rance conservées dessous le plancher des vaches

Mademoiselle est poète.
Folle allumeuse de flammes perdues.
C'est elle ? Elle aurait profité de la foudre pour allumer le feu ?
Je ne veux plus lire ses foutaises.
Que mon rouleau recouvre sa prose maladive.
Voie sans issue.
La seule issue est la destruction de ma maison !
Étrange paradoxe de se sentir si sale dans un environnement si blanc.
C'est elle qui s'en sort blanc comme neige.
Partie, disparue, volatilisée.
Mais moi aussi je m'en sortirai.
Je préfère ne pas.
C'est bien la seule phrase sensée que je viens de lire.
On aura tout vu, une Bartelby lesbienne du XXIème siècle.
Seul le feu une inondation ou la foudre même...
Une malade.
Elle a juste ruiné ma vie.
Mais j'ai de la ressource, mademoiselle.
Je ne suis pas un simple petit assureur.
Pour sûr je ne souhaite pas que quelqu'un me lise.
Je te rassure, pauvre pomme, je ne t'ai pas lue jusqu'au bout.
Je sais apprendre de mes erreurs.
Je n'en ferais plus aucune.
Tout est sous contrôle.

Il est quatre heures du matin. Presque l'ensemble des murs ont été barbouillés, sauf au second ou rien n'est récupérable. J'ai tendu une bâche sur le plancher, face au trou. Dernières vérifications. Aucun détail n'est laissé au hasard. Maintenant, je dois préparer mon entretien avec les agents de police ; si l'on m'accuse de quoi que ce soit, je jouerai la carte de la maniaquerie, voire du “pétage de plombs”. Mon argumentaire est crédible ; aucune crainte à avoir de ce côté.

Je retrouve mon contrat d'assurance. L'expert fera sans doute en sorte de se dédouaner des dégâts de l'incendie ; la cause première demeurant la foudre, je suis couvert. Ma fidèle police d'assurance va bientôt passer à table ! Si ce n'est le cas, je leur collerai un procès à ces escrocs ! Fini de jouer dans la cours des petits, un avenir m'attend, ailleurs ; chaque conflit est en soi une opportunité. Stagner ou progresser ? Ma maison a brûlé. À quoi bon rester dans cette lointaine banlieue de métropole provinciale ? La capitale est la porte d'à côté, mon profil intéressera sans doute le chasseur de tête de Franck. Édouard me parlait d'un appartement à vendre, Luc ne sera pas contre m'héberger. Mes pions sont en place ; une vie nouvelle m'attend. 

Je prends une douche, frottant les traces de peinture et de suie. Je souris ; le même sourire qui s'était logé sur mes lèvres lors de ce fameux soir. La neutralité, le centre, le consensus et la normalité ne font plus partie de mes priorités, j'ai changé. J'ai mis du temps à accepter ce que je suis, un être différent. Pas une tarée comme cette pauvre Adèle. Non, un homme au-dessus du lot qui a trop longtemps voulu se fondre dans la masse.

Le café coule, la police ne devrait plus tarder. Je m'efforcerai de prendre un air contrit, abattu et défait pour accueillir les agents ; la complaisance affective me permettra de passer pour un type qui n'a pas eu de chance. L'assurance paiera les travaux, qui me permettront de bénéficier d'une plus-value à la revente ; en réalité, l'avenir me sourit. Je n'irais pas jusqu'à remercier Adèle de m'avoir permis de m'assumer tel que je suis mais, dans le fond, tout ceci n'est que désagrément, temps gâché et taule froissée, comme on dit dans le métier ; l'essentiel est à l'intérieur. Cette parenthèse m'a ouvert les yeux ; je la referme avec le sourire.

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Précédemment publié

Livre I

Chapitre I : Georges


Goutte d'eau

Nous sommes parfois face à un choix. Un changement s'impose à nous, lentement, progressivement. Nous le savons, nous le sentons venir, mais prenons bien soin de ne pas regarder la vérité en face. Une décision doit être prise : accepter ou refuser ? Si l'on suit le chemin de l'évolution, une parenthèse s'ouvre alors. Le temps de la mutation est souvent long, trouble, dérangeant. Le plus compliqué est de refermer cette parenthèse.

Je me masse la nuque tout en tenant fermement le volant de l'autre main. L'autoroute se prolonge sous mon capot ; il reste environ deux heures avant d'arriver chez moi. Depuis peu, je suis propriétaire d'une petite maison bien située, mais avec travaux : du gros œuvre. Tout a été fait. Terminé la poussière, les bâches, les plaques de placoplatre, les seaux, les rouleaux de peinture... il ne me reste plus que l'électricité à refaire. Marre des travaux, cela attendra un an ou deux.

La maison était un élément qui me manquait pour parfaire ma panoplie de “monsieur tout le monde”. Cela fait maintenant plusieurs années que je peux cocher la case “poste stable et à responsabilités”, ainsi que celle du “bon salaire” qui va avec. Je ne fais pas ma quarantaine, on me classe souvent dans la catégorie des trentenaires. Mon physique longiligne fait enrager les hommes de mon âge, surtout lorsque j'avoue ne pratiquer aucun sport. La grande majorité des gens qui me côtoient pensent que j'ai tout pour moi ; tout, ou presque : “ toujours pas marié et pas d'enfants ! ”

Les repas de famille ! Il aurait été déplacé de manquer le baptême de mon neveu. Je m'y suis rendu, comme quelqu'un qui irait se rendre à la police. La police des bonnes mœurs, représentée par mon oncle – adjudant en chef – et ma sœur – sa suppléante –. Les retrouvailles ont vite tourné en foire aux jugements. Toujours le même discours : pas de cœur, pas d'attache, pas de poigne, pas de projet, pas de vie. Toujours la même question en conclusion : « Georges, quand vas-tu véritablement commencer ta vie ? »

Plisser les yeux sur le bitume. Respecter la limitation de vitesse. Rester concentré, bien calé sur la file du milieu ; le centre, ma position préférée. Tout autour de ma bulle, très lentement, le soir tombe, la lumière de début juillet est éblouissante. Je cherche de la main droite mes lunettes de soleil, fouille, regarde, cherche, tâtonne… un klaxon retentit ! Un brusque coup de volant me permet d'éviter la voiture noire qui me double à toute allure sur ma droite. Le moindre écart peut provoquer un accident. Il arrive aussi à « monsieur tout le monde » de faire un faux pas.

Il serait raisonnable de faire une petite pause. Raisonnable, comme je l'ai toujours été. Calme, sobre, rangé, mais  toujours pas marié et pas d'enfant !” Ces deux manquements font de moi quelqu'un de différent. Moi, qui ne cherche au contraire qu'une seule chose dans la vie : me fondre dans la masse. Mais non, ne pas être marié et ne pas avoir d'enfants me donne droit à quantité d'insinuations, de demi-reproches et de questions qui n'en sont pas. D'un coup, je frappe du plat de la main sur mon volant en criant : « Vous me faites chier bandes de cons ! » Silence. Le flot de pensées entêtantes s'arrête instantanément. J'avais oublié que l'avertisseur produisait un son si puissant. Un petit sourire vient se loger sur le coin de mes lèvres : un rictus de surprise. Mon collègue Francis me dit souvent : « Ça fait du bien de se lâcher de temps en temps, tu devrais essayer ! » Oui, cela fait du bien.

Un panneau annonce la bretelle de sortie qui mène vers la prochaine aire de repos. Je m'y insère un peu trop tôt, faisant ainsi chanter mes pneus sur la bande blanche. Les indications 110, 90, 70 s'enchaînent. Grisé, je redonne un petit coup d'accélérateur, mais me vois forcé de rétrograder brutalement afin de ne pas ruiner mes amortisseurs sur le dos d'âne de la zone 30. « Caractère faible » ; dans la masse des chefs d'accusations qu'il m'a été donné d'entendre aujourd'hui, cette sentence est de loin la plus blessante. Je ne comprends pas qu'on puisse profiter d'un événement sensé être joyeux pour se livrer à un tel défouloir. Défouloir ? Moi, je ne me défoule jamais.

Je me gare en diagonale, occupant une place et demi. Une fois le moteur coupé, je me dis qu'il serait plus “raisonnable” de mieux me ranger... non ? Si mon véhicule gêne, ils n'auront qu'à se garer ailleurs ! Je regarde à droite, puis à gauche, gêné d'avoir parlé à voix haute. Je claque la portière, fais cliquer la fermeture centralisée sans me retourner, puis m'avance d'un pas décidé vers la station-service. La lune et le soleil se passent le relais dans un ciel encore chaud, qui se teinte peu à peu de mauve.

Les néons ; la musique synthétique ; le carrelage blanc ; les conversations téléphoniques ; le ronflement des distributeurs de boissons chaudes ; les poubelles toujours pleines ; la chaleur moite des sanitaires ; l'odeur de détergent ; le souffle puissant des séchoirs à mains ; la feuille humide signée par les dames de services, attestant qu'il y a vingt minutes de cela, tout était propre.

Je me tiens à quelques centimètres de la table haute sur laquelle est posée mon café “ sans sucre saveur corsée ”. Je mélange la poudre trop compacte avec la touillette, qui atterrit ensuite dans la poubelle qui se trouve juste en dessous : du consommateur à l'éboueur. Le méchant petit sourire qui s'est posé tout à l'heure sur le coin de mes lèvres semble bien décidé à camper sur ses positions. Je ricane en repensant à ma sœur et à mon oncle, qui se lâchent en effet… Les autres désapprouvent, mais ne disent rien. Si je participais moi aussi au tournoi des joutes verbales, je les alignerais en très peu de temps. Mon activité professionnelle me donne plusieurs longueurs d'avance : j'assure ; mais je ne souhaite pas rentrer dans l'engrenage. C'est un choix irrévocable, un engagement. Au fil des ans, j'ai acquis un réflexe quasi pavlovien qui transforme mon cynisme refoulé en une irréprochable neutralité.

Deux tables plus loin, une jeune femme me fixe. Je ne détecte aucune trace de défi ou de séduction dans les pupilles adverses. Non, elle m'observe, sans la moindre trace d'expression sur son visage. Neutre. Intéressant. Elle ne sourcille pas. Certes, j'évite les conflits directs, mais les duels de regards ne sont pas pour me déplaire. Je bois une gorgée tout en la fixant. Elle ne décile pas, continuant à faire ce qu'elle fait tout en me regardant. Pendant qu'elle écrit sur un petit carnet orange, je consomme un café amer et sans goût, censé être “ corsé ”. Ce petit jeu pourrait durer longtemps. Je hausse les épaules, cligne des yeux et avale d'une gorgée ce qu'il me reste de café. Juste avant de jeter le gobelet, je me ravise. Je le pose lentement sur la table, puis fixe de nouveau la jeune femme, bien décidé à m'amuser un peu.

La vingtaine, pas plus ; ni franchement mignonne, ni laide non plus, disons que son surpoids ne la met pas en valeur. Elle est habillée de saison, sans provocation, le lourd sac à dos posé à ses pieds détonne avec son allure. Elle n'a rien d'une néo-hippie ou d'une punk-à-chien. Non. Elle ne semble pas être accompagnée. Peut-être cherche-t-elle quelqu'un ? Je fais tourner le gobelet couleur crème dans ma main droite. La jeune femme lâche le regard pour raturer un mot. Le fil est coupé. Mes yeux partent se promener aux alentours. Certaines personnes s'en vont, d'autres arrivent, au rythme des marais autoroutières. La vie continue en dehors de notre petite bulle. Lorsque je braque de nouveau mon regard dans sa direction, elle est occupée à ranger quelque chose dans son bardas. Je fixe un petit temps le gobelet, puis marmonne : « Game over ». D'un geste sec et bref, je le broie, puis le jette dans la poubelle. J'étends mes bras contre la table, baisse la tête et lâche un souffle énergique. Quelques étirements avant de reprendre le volant ne peuvent pas me faire de mal. Lorsque je relève le visage, elle est face à moi.

Chapitre 2 : Adèle

Étape par étape


02 juillet ; cela fait deux jours que j'ai quitté Aix-en-Provence. J'ai lâché ma chambre d'étudiante en y laissant tout le superflu et n'ai gardé que l'essentiel dans mon sac à dos : quelques livres, deux disques, un peu de linge, une gourde et des pommes. Mes parents m'ont cru quand j'ai raconté que je devais payer les mois deux mois d'été d'avance, ils m'ont fait le virement sur mon compte. Je n'ai rien payé, au contraire, j'ai signé l'état des lieux et mis fin à mon bail. Je n'aime pas mentir, cela me pèse de les duper, mais le débat ne pouvait pas avoir lieu. « On se saigne aux quatre veines pour tes études ». Ils n'ont jamais utilisé le mot “ sacrifice ” pour ne pas me faire culpabiliser, mais cela transpire tellement de leurs propos ! Je leur suis sincèrement reconnaissante, tout ce qu'ils font pour moi est très important, c'est une chance, mais j'ai besoin d'autre chose.

Lorsque que j'ai annoncé à mes parents mon échec, de peu, aux examens du premier tour et ma décision de rester sur place tout l'été pour me concentrer sur mes révisions afin d'assurer la cession de septembre, j'ai bien senti au bout du fil qu'ils se sont retenus de me faire des reproches. Cela ne doit pas les empêcher de m'en vouloir, mais ils ont pris la chose “ avec philosophie ”. Depuis que j'ai choisi cette matière, ils placent ce mot dès qu'ils le peuvent, en le prononçant avec une fierté assumée, celle d'avoir poussé leur fille dans l'ascenseur social : « Maintenant, c'est à elle de décider jusqu'à quel étage elle ira ! » Comme si le nombre d'années d'études après le bac était encore un gage de réussite professionnelle. En réalité, j'ai été reçue à mes examens, avec mention. J'ai appris, compris et assimilé un grand nombre de choses cette année, mais j'ai désormais besoin de faire ma propre expérience.

Il y a de cela trois jours, je vivais dans une chambrette de 12m2 sous des combles étouffants, dans un quartier proche du centre-ville ; le loyer était hors de prix, mais la loi du marché immobilier en a décidé ainsi. Mes parents finançaient le logement. Je travaillais dans un fast-food pour avoir de quoi payer ma nourriture, mes déplacements et le reste, même si le reste se résume à pas grand-chose ; je menais une vie tranquille, calme et confortable, jusqu'à présent.

Avec deux loyers d'avance, je pense avoir de quoi tenir pendant quelques temps. Ma ligne de portable est clôturée. J'ai longtemps résisté à cette forme de dépendance, mais lorsque j'ai pris mon indépendance, mes parents ne m'ont pas laissé le choix. Leur village n'est pas très loin, mais demeure mal desservi ; ils sont les seuls à m'appeler, ou presque. En mettant l'argument économique en avant, je suis parvenue à les convaincre de l'inutilité de ce gadget. J'ai promis de leur envoyer des cartes ; ils ont accepté. J'ai acheté un lot de dix cartes pour touristes consuméristes, résilié mon abonnement et revendu le mobile pour une bouchée de pain sur le marché. Je ne suis pas associable. Je parle, mais de préférence de vive voix et souvent avec la même personne : Sophie. Nous avons passé l'année à découvrir ensemble la vie estudiantine ; une autre vie, qui n'est pas celle que je recherche.

“L'art de la Fugue”, est le titre d'un de mes disques préféré. “Traité de zen et de l'entretien des motocyclettes”, est un de mes livres de chevet. L'idée de les avoir avec moi me donne presque le sourire, mais je me retiens. Tout est interprété : paroles, gestes, attitudes... Je suis convaincue qu'il est plus sûr de garder un visage neutre. Le sourire induit ouverture, légèreté, facilité, possibilité... Du moins dans les rapports hommes-femmes. J'ai pu vérifier cette hypothèse avec mon premier chauffeur, un routier. Au début, il parlait de lui : son métier, le rythme de dingue, les conditions de travail qui se dégradent, ces touristes qui roulent comme des cons, les rencontres en auto-stop car il faut bien s'entraider tout de même un peu... Pendant une heure, j'acquiesçais, puis progressivement, je n'ai plus réagi. Lorsque son discours a été terminé, il s'est tourné vers moi, par à-coups. Pas de réaction. Pendant un bouchon, il a bien pris le temps de me dévisager. J'ai soutenu son regard ; un long duel, c'est lui qui a cédé. Il a baissé les yeux et a soufflé : « pas souriante ».

Il a ensuite tourné vers la droite le bouton volume de son auto-radio et lancé un vieil album de heavy-metal. Enfin tranquille, je me suis mise à écrire mes impressions, mon analyse de la situation, les paysages, les images, les associations d'idées qui me venaient... Parfois, le chauffeur chantait. Une voix si aiguë sortant d'un corps si épais. J'en fus surprise, mais ne lui ai accordé aucun regard. Il se serait senti flatté, ou bien au contraire vexé. Un peu après Paris, le routier s'est arrêté sur le parking d'une station-service. Sans un mot, j'ai rangé mes affaires, ouvert la porte, puis suis descendue du camion. Le vent était chaud et sec ; la climatisation fait oublier la température extérieure. Avant de me diriger vers le commerce lumineux je me suis retournée, lui ai adressé le troisième regard depuis le début du trajet, puis j'ai dit : « Merci ». Le routier s'est empressé de se moquer, de me provoquer gentiment, mais je n'ai pas relevé ; je me suis contentée de lui offrir un sourire. D'un air comblé, il a soufflé : « Ben voilà ! »

Je squatte la station-service. Entre deux bouchées dans ma pomme toute cabossée, j'écris ce que je vois. J'observe chaque personne avec attention, mais sans trop insister. Mon objectif est simple : trouver quelqu'un qui me conduira dans le Nord. Je voulais partir loin de chez moi, autant choisir l'opposé ; là ou ailleurs, je trouverai de toute évidence ce que je cherche : faire ma propre expérience. J'ai bien conscience qu'une première année de philosophie en poche, même avec mention, ne me sera pas d'un grand secours en cas de coup dur, mais je suis décidée à aller jusqu'au bout de mon engagement : faire l'expérience de la vie, de la vacuité, de l'errance et du hasard, afin de porter un regard autre sur le monde.

Patience et observation ; regarder tout d'abord les mains, elles en disent long sur les gens. Quand la personne est reçue à ce casting, je tente une intrusion furtive dans le blanc des yeux ; le regard révèle des choses que les mains ne peuvent transmettre. J'ai eu droit en retour à quelques sourires en coins, à des coups de mentons dubitatifs et même à un clin d’œil. J'ai tenté avec des femmes, mais n'ai récolté que très peu d'attention. Deux gars ont mollement cherché à m'accoster, mais je me suis aussitôt esquivée dans les toilettes. Trop souriants, et puis ils étaient deux. Un duo fonctionne déjà comme un groupe : provocation, entraînement, défi, surenchère... Un être isolé est beaucoup plus improbable d'un point de vue comportemental. C'est à l'improbable que je souhaite me frotter.

Une mère crispée emmène ses trois enfants aux toilettes. Un adolescent rondouillard se fait vanner par sa sœur maigrelette. Un homme au visage et au crâne mal rasé braille en arabe dans son mobile. Des mômes essayent le fauteuil masseur en pestant : « Ça ne marche même pas ce truc ! ». Un buveur de café aux yeux rouges leur conseille, en ricanant, d'aller réclamer une pièce à leur maman.
La caissière se prend des réflexions parce qu'elle ne va pas assez vite ; même de là où je suis, je les entends. J'ai les mêmes au fast-food. Le client est roi : roi des cons. Le fait de payer pour un service justifie toutes les impolitesses. Il en va de même pour les grandes enseignes : à partir du moment où elles ont pignon sur rue, elles se permettent les plus basses arnaques, alimentant ainsi la spirale de la méfiance et du cynisme consumériste. C'est à qui “niquera” l'autre en premier et aura le dernier mot. Le client ou le vendeur ? Un beau résumé des rapports sociaux : niquer. Ou plutôt : Dominant / Dominé.

Je deviens négative. Calme-toi. Respire un bon coup. Je dois poser un regard “autre” sur le monde ; je le dois, je m'y suis engagée. Autre regard : malgré tout ce qui transpire de ce lieu, le stress, la fatigue, l'ennui, la lassitude, l'obligation, la résignation, il apparaît comme un refuge ; les gens y ont des repères. Ces espaces sont des balises, des relais, des bouées de sauvetage en mer de bitume.

Au début je changeais de place, histoire de ne pas me faire repérer par le personnel ou par des hommes ayant l'air un peu moins nets que les autres ; ces mouvements inutiles ont fini par me fatiguer. Je reste désormais sur mes positions. Les salariés ont sans doute remarqué mon immobilité, à moins qu'ils s'en contre-fichent ; les caméras, par contre, sont au courant. L'heure du repas est dépassée, mais les gens mangent en permanence dans ce genre d'endroits. Le flux des entrées et sorties ralentit un peu. Un homme est installé à deux tables de moi ; ses mains sont lisses et bien entretenues, ses doigts effilés, presque féminins. Je tente un regard ; il a l'air joueur.

Il boit son gobelet tout en me regardant. Son sourire ne me plaît pas, mais il semble difficile de ne pas trouver ce genre de pincement de lèvres sur le regard des hommes. Espérer tomber sur un individu vierge de tout cynisme est illusoire. Maintenant, il joue avec son gobelet. Ses gestes sont maîtrisés, limite gracieux, mais dénotent pourtant une certaine tension, refoulée certainement. Son sourire ne se mue pas en regard charmeur ; il a envie de jouer, moi aussi.

Je range mon carnet, puis hisse mon sac sur mes épaules. L'homme a son regard tourné vers la caisse. D'un geste automatique et soudainement puissant, il broie le gobelet et le jette dans la poubelle. Je suspends mon pas. “Hésitation, ennemie de l'action”. Il étire ses bras sur la table. À la vue de son échine courbée et de sa nuque bien dégagée, je tranche. Ce sera lui.

Chapitre 3 – Georges

Sans voix

La jeune femme se tient face à moi ; seule la table haute nous sépare. Un peu surpris, j'attends. Après un silence un peu trop long, elle lance brièvement :

– Vous pouvez m'avancer ?
– Ça dépend jusqu'où.
– Lille.
– J'habite juste à côté.

Je quitte la boutique d'un pas décidé. Elle me rejoint poussivement, les jambes engourdies, cherchant vainement à attraper mon regard, mais je ne suis pas décidé à le lui accorder ; marre de se regarder dans le blanc des yeux, besoin d'avancer. Je traverse le parking. Elle me suit, laborieusement. Je ne propose pas de mettre son sac à dos dans le coffre, qui est pourtant quasiment vide. J'abaisse le siège passager afin d'avoir accès aux places arrière. Elle me tend son sac. Je le soupèse.

– Vous avez emporté votre maison avec vous ?
– À peu de choses près...

Son ton pince sans rire n'est pas pour me déplaire ; l'idée de dépanner quelqu'un dans le besoin flatte ma conscience solidaire quasi inexistante. J'y vois surtout la possibilité d'avoir un peu de compagnie ; lier l'utile à l'agréable.

Le trajet est calme. La passagère parle peu, puis plus du tout ; je me sens obligé de faire la conversation. Je n'avais pas envisagé que les choses puissent se dérouler ainsi. Aucune envie de parler de moi, je m'engouffre alors dans le sujet du moment : les vacances thème passe-partout faisant la une de tous les médias ; sujet neutre et un peu moins cliché que la météo. Elle avoue être en vacances, sans développer davantage. Les vacances, pour moi, ce serait la trêve des jugements. Comment peut-on s'acharner sur quelqu'un, qui au demeurant n'a fait rien de mal, uniquement parce qu'il n'est pas marié et n'a pas d'enfant ? Je repense alors à Cédric, du collège, que tout le monde appelait “le politique !” avec un point d'exclamation. Ou bien à Fabrice, du collège aussi, qui se faisait appeler “l'artiste !”, avec un point d'exclamation également. Je conçois bien que ces deux personnes puissent être “en marge”, mais pas moi, certainement pas. Je me suis toujours attaché à rester dans la norme, droit, claire et honnête ; cela n'a pas l'air de leur suffire.

Ce n'est qu'à l'approche du péage que je me rends compte que je parle tout seul, depuis longtemps très certainement. Tout en racontant à voix haute des banalités insipides sur les vacances, je continue mentalement de régler mes comptes avec mon oncle et ma sœur. Multitâche au point de pouvoir mener trois discussions en même temps : mon monologue intérieur, mon soliloque sur les vacances avec la passagère assoupie et la politesse de base avec la guichetière qui me, lance d'une voix entendue : « Bonne soirée à vous deux ».

Le ton avec lequel elle vient de prononcer le “vous deux” m'exaspère au plus haut point. Évidemment, un homme et une femme dans une voiture ne peuvent pas ne pas être “ensemble”. Je préfère ne pas répliquer, me contentant d'un petit ricanement sarcastique. Les gens ne peuvent s'empêcher de ranger les uns et les autres dans des cases. Ce n'est pas grave en soi. Ce n'est pas non plus un scoop. C'est un fait. Moi-même, je participe à ce petit jeu du procès permanent, par exemple en blâmant cette salariée au travail ingrat d'avoir utilisé une phrase toute faite. Cette pression permanente me paraît soudainement insupportable.

Un coup d'œil sur la droite : l'auto-stoppeuse dort, le visage posé contre la vitre. Elle aurait pu faire un effort ! Alimenter la conversation, acquiescer, me répondre, je sais pas moi… Non, elle consomme son service de transport gratuit sur le compte de la solidarité entre vacanciers, mais elle ne lâche rien ! Je me sens une fois de plus le “ pigeon de service ”. La colère monte ; j'essaie de relativiser, en me disant que le fait de ne pas lier conversation est peut-être un usage des auto-stoppeurs ? C'est ma première fois. Preuve est donc faite que je suis capable d'initiatives et de fantaisies ! Mon oncle et ma sœur ne se soucient guère de ce que je suis en tant que personne, bon ou mauvais, joyeux ou dépressif, épanoui ou renfermé. Non. Tout ce qu'ils veulent, c'est que je sois marié et que j'aie des enfants !

Ruminer aide à faire passer le temps. Le panneau indiquant ma sortie est déjà là ; je l'emprunte, en faisant une fois de plus peser mon pied sur l'accélérateur. Les pneus chantent sur la bande sonore, cette sensation est grisante. La jeune femme se réveille d'un coup. Je rétrograde sèchement à cause du feu rouge qui me fait face, la voiture s'arrête brutalement. La passagère annone d'une voix pâteuse :

– On est arrivés à Lille ?
– Non.

Son mouvement de tête furtif laisse sous-entendre que la réponse sèche et rapide que je lui aie apportée ne lui plaît guère. C'était bien mon intention, ne pas être agréable. L'a-t-elle été elle à mon égard ? C'est un choix assumé. Au premier rond-point, je prends un petit détour par une route non éclairée au milieu des champs. L'auto-stoppeuse s'agite un peu, elle n'est pas rassurée. Je m'amuse à imaginer ce qu'elle doit penser de moi : « Cinglé, violeur, serial-killer, les trois en un ? »

– Il doit y avoir des bus pour Lille ?...

Comme si elle allait trouver un bus pour Lille un dimanche soir à minuit ! Les voyages forment la jeunesse. Cela doit être son premier ; elle s'en souviendra.

Au rond-point suivant, je me sens de nouveau mal à l'aise, mon humeur a pris un ticket pour les montagnes russes. À quoi bon la faire mariner ? Il me suffirait de pousser jusque la grand' place. À moins que je ne la dépose au cimetière Sud ? Non, je ne peux pas lui faire ça, ce ne serait pas correct. Ce soir, je n'ai pas envie d'être correct, non. L'a-t-elle été ? Aucun effort. Pas de conversation, pas de remerciement, pas même pas un sourire, juste un petit sourire. Je grille le feu orange et tourne à gauche en direction du parc de l'hôpital.

– Vous habitez l'hôpital ?

Pour qui se prend-t-elle ? Elle est manifestement pourvue du sens de l'observation, mais pas de celui de la conversation. Je continue de rouler un peu trop vite. Elle s'agite sur son siège, signe de malaise. Une fois devant ma maison, j'exécute le créneau avec dextérité, fais crisser le frein à main et coupe enfin le moteur. Je braque mon regard vers la droite, droit dans les yeux. Ma décision est prise.


Chapitre 4 – Adèle

Juste se poser un peu

L'homme prend son sac dans le coffre, puis ouvre la porte de sa maison en la laissant à demi-ouverte ; l'intérieur a l'air accueillant. J'entre, juste pour me poser un peu. Pendant qu'il allume les lumières et range ses affaires au premier, je fais un rapide repérage des lieux : la porte d'entrée est à gauche de la maison. Sur la droite, se trouve une petite cuisine à l'américaine, très moderne ; en face, un étroit couloir avec deux portes. Sur la première est cloué un pictogramme : le même qui indique les toilettes publiques. La seconde désigne des escaliers descendant vers le bas. C'est étrange de décorer son intérieur de cette manière. Tout est sobre, propre et net. Je m'avance dans la pièce principale ; le bonhomme n'est pas là. Une porte sur la droite est ouverte, donnant sur l'escalier menant à l'étage. Dans le fond de la maison, une large baie vitrée s'ouvre sur un jardin, j'imagine ; difficile de savoir sans lumière et surtout avec le volet roulant baissé jusqu'aux mollets. Je pose mon sac contre le mur blanc, en prenant soin de ne pas le salir. Par réflexe, je retire de ma poche mon carnet et mon stylo. Une fois certaine que mon barda ne laissera pas de trace, je m'affale sur une chaise design qui n'a pas l'air très solide ; mon sur-poids me met toujours mal à l'aise avec ce genre de mobilier. J'ai faim et me sens épuisée par la route. Les coudes sur la table blanche, je me masse le cuir chevelu. Quelque chose m'effleure la jambe ; un chat noir filiforme frotte son long cou contre le pied de table. Je me penche pour le caresser, mais il préfère se trémousser sur la porte de la cave. Des pas feutrés se font entendre dans l'escalier. Il surgit et lance d'un ton glacial : « Vous prenez vos aises. »

Je me redresse d'un coup, prise en faute ; il a peut-être raison d'être en rogne. Il me fixe toujours ; sa main droite tapotant sur le genou laisse sous-entendre qu'il réfléchit intensément, un bouillonnement intérieur. Sur ce point, je ne me sens pas très différente de lui. Penser, oui, mais parler... Comme les mots ne viennent pas, j'affiche un sourire gêné. Il hausse les sourcils. Ce subtil mouvement remplace le « Ben voilà ! » du routier, mais n'a pas l'air de le combler de la même manière. D'un pas décidé, il s'approche de la porte de la cave. Le chat file vers le jardin. Le bonhomme ouvre doucement la porte de la cave, appuie sur l'interrupteur, puis se retourne vers moi en m'invitant à y entrer du plat de la main.

Je suis complètement abasourdie, comme quand une conversation nous échappe, sans qu'on ne l'ait senti venir. Le sentiment très concret qui s'impose à moi, c'est qu'un changement de direction, un basculement, une parenthèse s'ouvre. Le silence est pesant ; je n'ose pas regarder en arrière, de peur d'avouer ma crainte. De toutes façons la baie vitrée est à peine entrouverte et la persienne baissée plus bas que le genou ; juste de quoi laisser circuler le chat. Je me lève, les jambes flageolantes. D'un geste du menton, il me montre mon sac ; je le hisse sur mes épaules et fait un pas vers la cave. L'idée de passer juste à côté de lui m'angoisse, alors je cale mon bardas sur la bretelle droite, en guise bouclier dérisoire. J'avance vers lui, il ne s'écarte pas, je sens son souffle et sa tension. Je descends rapidement, d'un pas mahabile, les quelques marches en brique. Une fois en bas, je me retourne, éberluée ; avec le même petit sourire qui ne l'a pas quitté depuis le début de notre rencontre, il ferme délicatement la porte et la verrouille à double tour.

Quand j'étais petite, j'étais la reine des gaffes. Dès qu'il fallait choisir un chemin, je choisissais le mauvais. En portant la vaisselle, j'en prenais toujours trop pour aller plus vite et, immanquablement, je me retrouvais coincée au moment d'ouvrir une porte ou de poser le tout. Mon père était toujours là pour me le faire remarquer ; pas méchant, juste toujours présent. Il avait cette petite phrase : « Toute seule, comme une grande ! », avec un ton ironique. Oui, j'avais le don de me mettre dans l'embarras « Toute seule, comme une grande ! ». Je suis grande maintenant et je me suis mise dans la merde pour de vrai.

Premier réflexe : l'inventaire. Je suis face à l'escalier qui coupe la pièce en deux. Du côté droit se trouve, collé au mur d'en face, un établi très bien rangé ; les outils sont impeccables, comme s'ils n'avaient jamais servi. Tout est parfaitement ordonné. Dans le coin, les ustensiles de jardin : pelle, tondeuse électrique, râteau, seau... Du côté gauche de l'escalier, deux étagères en plastique sur lesquelles sont rangées des cartons ; le contenu de ceux-ci est bien noté au marqueur noir, sur les lignes prévues à cet effet ; rien ne dépasse chez lui. Dans l'autre coin, tout au fond à gauche, trône une machine à lavée reposant sur trois parpaings ; juste à côté, un évier, suivi d'un soupirail. Je m'approche avec espoir : une grille ! Trop grosse pour passer entre les barreaux ; même sciés, je ne passerais pas ; Sophie pourrait peut-être, mais pas moi. Je ne suis vraiment qu'une grosse conne. À vouloir faire mieux que les autres, plus libre, plus confiante, plus calme, plus posée, je me retrouve enfermée dans une cave, sans portable, sans connaître l'adresse où je me trouve et surtout sans la moindre idée des intentions de ce bonhomme. Dans la merde et de mon plein gré.

J'ouvre mon sac et j'en sors une pomme que je dévore trop rapidement, manquant de m'étrangler. Je cherche ma gourde dans la poche latérale et la vide sans réfléchir. « Même pas foutue de gérer l'eau ! » La phrase est sortie à voix haute. Je me ravise, un peu honteuse. Mon regard pivote vers la gauche : l'évier. Je m'avance ; il fonctionne. J'en fais une belle, de gourde ! Je reviens m'asseoir face à l'escalier et termine de rogner le trognon. Où le jeter ? Un regard de part et d'autre. Pas de poubelle. Pourquoi y en aurait-il une dans une cave ? Le reste de mon frugal repas rejoint le “ réservoir à déchets ” de mon sac à dos, que je vide dès que l'occasion se présente ; je m'en voudrais de salir une si belle cave. Le sol est peint en gris clair, les murs sont couleur crème ; pas de trace d'humidité. Je veux le voir en face quand il ré-ouvrira la porte, ce bonhomme. Dans un mouvement impulsif, je me lève, m'avance vers les outils et m'empare d'un cutter que je fourre dans ma poche. S'il s'avise de m'approcher, je lui refais le portrait !

Cela fait deux bonnes heures que je veille ; le bonhomme n'est pas apparu, il doit dormir tranquillement. Je m'installe un petit lit sur la gauche de l'escalier. Je sors mon matelas de sol et mon duvet. Je regarde ce qui pourrait me servir pour améliorer mon confort : une bâche bleue ; je la déballe en me disant que ce sera plus épais. D'un seul coup, des images séries de serial-killer me vrillent la cervelle. Si ça se trouve, c'est un grand malade ! Je la déplie, craintive de ce que je pourrais découvrir comme traces : de la peinture, du gris et du blanc.

Je me fais des idées ; pourtant je ne peux pas m'empêcher de me poser la question : Pourquoi ? Pourquoi m'a-t-il invité à descendre dans sa cave ? Pourquoi l'a-t-il verrouillée à double tour ? Pour me punir de mon petit numéro d'impolitesse ? Je voulais juste mettre de la distance, pour qu'il ne se fasse pas d'idées ; c'est tout. Lui, il y va fort en matière de distance : à double tour dans la cave ! Non, je ne comprends pas. J'ai 19 ans, je ne peux pas tout comprendre de la psychologie humaine. Qui le pourrait, d'ailleurs ?



La situation n'est pas logique, pas cohérente, pas normale. Tout dénote que ce bonhomme est tout ce qui a de plus normal ; pour preuve, je n'écris pas “ce mec”, ou “cet homme”, ou encore “ce monsieur” sur mon carnet, mais “ce bonhomme” ; un bonhomme est par définition bienveillant. J'ai conscience que le débat est stérile car la seule personne à convaincre, c'est moi-même. De toute façon, je n'ai aucun doute, cet individu est incapable de faire du mal à une mouche, ça se voit tout de suite... Aussitôt, je me rappelle que c'est toujours ce que les gens disent lorsqu'ils sont interrogés par la police au sujet de leur voisin que l'on embarque parce que le tueur en série, c'était lui. Je me masse le crâne, comme pour faire sortir de mon esprit ces maudits schémas télévisuels. Ce bonhomme ne s'est pas montré violent, c'est moi qui l'ai suivi. Je suis entrée chez lui, me suis assise sur sa chaise, puis j'ai répondu à son invitation en entrant dans sa cave. Les faits sont là. « Toute seule, comme une grande ! »

Chapitre 5 – Georges

Prise de tête n°1

Tout est sous contrôle. Tout est sous contrôle. Tout est sous contrôle. Tout est sous mon contrôle. Tout est sous mon contrôle. Tout est sous mon contrôle. Tout est sous mon putain de contrôle ! Tout est sous mon putain de contrôle !! Tout est sous mon putain de contrôle !!!

Souffler, respirer, ça va aller.

Tout est sous contrôle. Tout est sous contrôle. Tout est sous contrôle. De toute façon, tout est sous contrôle. Oui, tout est sous contrôle. Tout est sous mon contrôle. Bien sûr, que tout est sous contrôle. J'ai toujours tout contrôlé, alors il n'y a pas de raison que cette fois...

Je ne lui ai rien fait de mal. C'est un fait.

Je contrôle parfaitement la situation. Disons, que je contrôle bien la situation. Dans les faits, je suis le maître de la situation. Enfin, le maître dans le sens où je contrôle parfaitement la situation. Oui, puisque je ne lui ai fait aucun mal, car je n'ai pas envie de lui faire de mal. Je ne fais pas ce que je ne veux pas, donc je contrôle parfaitement la situation. Oui, je contrôle parfaitement la situation. C'est une évidence. Je contrôle parfaitement la situation. Je n'ai pas besoin de me le répéter. Je contrôle parfaitement cette putain de situation bordel de merde !!!

Souffler, respirer, un, deux, trois, ça va aller.

Je sais ce que je fais. Oui. Je sais bien ce que je fais. Je sais parfaitement ce que je fais. Enfin, je sais ce que je ne vais pas faire. Par conséquent, oui, je sais ce que je fais. Je sais ce que je fais par la négative. Enfin, il n'y a rien de négatif à cela, au contraire. Non, non non, je ne lui veux aucun mal. D'ailleurs je n'ai pas l'intention de lui faire quoi que ce soit. La preuve, je ne lui ai rien fait. Je ne l'ai même pas touchée. J'ai juste fermé la porte à double tour...

Pourquoi j'ai fait ça ?
Pourquoi ai-je fait ça ?
Pourquoi ai-je donc fait cela ?
À double tour en plus, c'est pas rien.
Non ce n'est pas rien, c'est un fait, c'est un geste, c'est un acte.
Pourquoi ai-je donc fait cela ?
Pourquoi ai-je fait ça ?
Pourquoi j'ai fait ça ?

Je ne lui ai pas fait de mal. C'est certain. C'est déjà cela. Déjà, car ça pourrait être pire et que ce n'est pas le cas. Un mal pour un bien, comme on dit...

Comment vais-je m'en sortir ? Comment vais-je pouvoir m'en sortir ? M'en sortir, m'en sortir, oui je vais m'en sortir, je ne suis pas enfermé, c'est elle qui est enfermée dans ma cave, mais quelque part, je me suis moi aussi enfermé dans cette situation. Cette p... Non plus de jurons.

Souffler, respirer, ça va aller.
OUI MAIS COMMENT ?!!!!
Un, deux, trois, ça va aller.
Comment vais-je m'en sortir ?
Comment je vais me sortir de ce mauvais pas ?
Comment m'en sortir, sans que cette affaire ne se termine en procès ?
Pourquoi je parle de procès ?
Cela n'a aucun sens, je ne lui ai fait aucun mal.
On est jugé quand on fait quelque chose de mal et ce n'est pas le cas !
La séquestration est punie par la loi, certes.
Mais je ne voulais pas la séquestrer !
Je voulais juste lui montrer que moi aussi je...
Enfin, j'ai tout de même fermé ce verrou à double tour.
C'est stupide.
C'est idiot.
C'est absurde.
Non, enfermer quelqu'un, ce n'est pas absurde.
On enferme quelqu'un à double tour dans sa cave pour une raison.
Ce qui est absurde, c'est que je n'ai pas de raison.
Enfin si, mais elle n'est pas vraiment concernée, voire pas du tout.
C'est à cause d'eux !
C'est complètement con mon raisonnement.
Et puis ça ne fait absolument pas avancer mon bordel de...
Comment vais-je m'en sortir ?
Être ou ne pas être dans la merde.
Non, non, non, je déteste les citations littéraires.
De toute façon, ce n'est pas une question, c'est une affirmation  : je suis dans la merde.
Le plus important est de savoir comment je vais m'en sortir.
Plus exactement comment dois-je agir pour m'en tirer ?
Oui c'est cela, je dois trouver le moyen de me tirer de ce mauvais pas.
C'est simple comme objectif.
Et maintenant, que vais-je faire ?
Non, non, non, je déteste les citations musicales.
Je dois trouver une solution, un chemin, un truc pour m'en sortir !
Lui ouvrir la porte ?
Bien sûr, j'y ai pensé.
Ouvrir la porte de la cave et celle de la maison, et la laisser partir. Comme si de rien n'était ?
Mais si elle repère mon nom ?
Si elle me dénonce ?
Si elle raconte n'importe quoi sur mon compte ?
Non, je ne peux pas la laisser sortir.
Enfin si, je dois la laisser sortir, mais pas comme ça.
Pas si simplement.
Pas si facilement.
Enfin pas sans que je sois certain qu'elle ne me traînera pas dans la boue.

Je dois me reprendre, assumer mes actes et faire face. J'ai fait une erreur. Je ne peux plus en commettre une seule. Je dois reprendre le contrôle de mes actes. C'est un choix, un engagement.


Chapitre 6 – Adèle

Prise de tête n°1

Toute seule, comme une grande. Voilà ce que j'ai fait. Toute seule, comme une grande. Seule et toute entière. Toute seule, comme une grande. Entièrement et simplement. Je me suis mis dans la merde, toute seule, comme une grande. Grande, grande, non je ne suis pas grande. Je suis plutôt petite ; et boulotte, en plus. Une petite qui s'y est mise toute seule, comme une grande. Grande, enfin autonome, responsable... Oui c'est bien cela, je suis responsable de ma propre connerie. Toute seule, comme une grande.

J'ai décidé de fuguer.
J'ai choisi de mentir à mes parents.
J'ai fait de l'auto-stop, alors que j'aurai pu voyager autrement.
J'ai délibérément jeté mon dévolu sur le Nord, alors qu'ailleurs c'était pareil.
J'ai été maître de chacun de mes actes qui me mènent ici.
J'ai donc totale responsabilité de la situation.
J'ai agi comme une conne.
Je ne suis qu'une conne.
Non, je ne suis une grosse conne !
Plus qu'une grosse conne, une énorme conne !
Je suis en surcharge pondérale de connerie !
Une grosse conne.
Une pauvre conne.
Une connasse en fait.

C'est tout à fait ça, je suis une pauvre connasse qui agit sans réfléchir et qui après se flagelle d'insultes en espérant que ça la sortira de la situation pourrie dans laquelle elle s'est fourrée toute seule, comme une grande !

Sophie se foutrait bien de ma gueule si elle me voyait. Elle est tolérante, certes, mais avec elle, la connerie, ça ne passe pas ; je la comprends. J'ai honte ; honte comme une gamine qui a fait une grosse bêtise, sauf que papa et maman ne sont pas là.

Il ne m'a même pas agressé, ce bonhomme ; c'est fou ! Pas un mot, il m'a juste invitée du plat de la main. Du plat de la main ! et je me suis jetée dans la gueule du loup. L'homme est un loup pour l'homme ; l'enfer c'est les autres. On en dit bien des choses qui posent question ; lui aussi, il doit s'en poser, des questions. Non, même pas, il n'a aucune question à se poser à mon sujet. La chose est simple : il doit penser que je suis une malade !

Je suis un peu une malade. Oui, je suis une malade qui ne se soigne pas. Je suis une pauvre déglinguée. Une malade de la tête. Je ne suis pas normale, c'est ça mon problème. Je ne suis pas comme les autres. Je ne fais rien comme tout le monde, enfin si, la plupart du temps, mais c'est pour faire semblant. Fondamentalement, je suis différente ; je suis conne, c'est ça ma différence. Je joue à la plus maline, à la plus sage, mais dans le fond, je suis malade ; une pauvre malade. Une pauvre nana paumée ? Non, plus que paumée ! On ne va pas se perdre dans une cave d'une ville inconnue du Nord-Pas-de-Calais sans être une malade ! Une grande malade même. Une folle ; une grande folle. Non, c'est plus que ça, je suis une grosse folle bien ravagée !

Putain, Adèle, calme toi, bordel de merde !
Ça ne sert à rien d'écrire.
Ça ne sert à rien d'écrire sur ton carnet.
Ça ne sert à rien d'écrire sur ton carnet orange.
Ça ne sert à rien d'écrire sur ton putain de carnet orange.
Stop terminé les insultes, j'en ai assez dit, pensé, écrit.
STOP !
Ça ne sert à rien d'écrire de toute façon.
Écrire ne sert à rien.
Donc n'écris pas.
N'écris pas « N'écris pas » !
Mais quelle C...
Suffit !
Ça ne sert à rien d'écrire des âneries sur mon carnet.
C'est inutile, inopérant, illusoire, stérile...
Mon écriture est stérile.
Je suis inféconde de la plume.
C'est pas vrai, je peux pas laisser ça, je le barre.
Cela n'a aucun sens de tout écrire.
Mes mots posés sur ces pages ne changeront rien à la situation.
Si, ça me fait du bien d'écrire !
Enfin du bien, quand je n'écris pas n'importe quoi.
Écrire, c'est agir, donc je dois écrire des actes utiles !
Ça ne sert à rien d'écrire qu'il faut agir, si je ne fais que l'écrire.
Donc, ça ne sert à rien d'écrire.

Je dois agir. Parler, hurler, gueuler, je ne sais pas moi... Non, cela pourrait l'énerver. Il ne m'a pas agressé jusqu'à présent, alors je ne dois surtout pas le provoquer. Enfin ce ne serait pas de la provocation, mais cela polluerait son espace sonore. Polluer son espace sonore ? Mais qu'est-ce que je peux écrire comme con...

Respirer un bon coup, se calmer.

Je dois me reprendre, assumer mes actes et faire face. J'ai fait une erreur. Je ne peux plus en commettre une seule. Je dois reprendre le contrôle de mes actes. C'est un choix, un engagement.


Deuxième partie



Chapitre 1 – Georges

Vous avez du mordant !

Le sommeil m'est tombé dessus d'un coup, comme un sac qui aurait glissé d'un porte bagage dans un train. Assommé ; mes cogitations n'ont pas fait long feu. Je me lève une heure avant le radio-réveil. Quinze minutes sous la douche tiède, limite froide, me sont utiles avant d'avoir les idées claires. Je me rase devant le miroir en posant chacun de mes gestes, sans trembler. Une fois le visage impeccable, bien net, je me regarde longuement : rien n'a changé, toujours le même homme. J'ai pris une décision, qui modifie un certain nombre de paramètres, mais tout est sous contrôle. J'ai conscience d'avoir franchi une limite, mais c'est exactement ce que j'avais l'intention de faire ; je sais ce que je fais. Certes, je n'avais pas envisagé que cela puisse prendre cette tournure, de l'enfermer dans la cave, de m'endormir comme une masse, la laissant toute la nuit dans ma cave, mais cela fait partie du principe : « Ça fait du bien de se lâcher de temps en temps, tu devrais essayer ! »

Il va falloir vivre en prenant en compte ce nouveau facteur à chaque instant : une jeune femme est enfermée dans ma cave. Je n'ai aucune intention de lui faire du mal. Je ne l'ai pas forcée, juste invitée du plat de la main ; elle s'est engouffrée dans la faille. Elle n'a pas hurlé, ni tambouriné à la porte ; si cela avait été le cas, je lui aurait ouvert, mais elle n'a manifesté aucune opposition. Elle s'est soumise. C'est 50/50. Dès à présent, je me dois d'avoir une ligne de conduite irréprochable, ne commettre aucune erreur, ne négliger aucun détail. Mon visage rasé de près, sans bavure, ni écorchure est redevenu neutre. Le sourire de la veille a disparu ; rien ne dépasse.

Avant d'arriver au bureau, je m'arrête dans une boulangerie. Mon entrée dans le service fait sensation, mes collègues se jettent sur les croissants et petits pains. Clotilde, la grande rouquine longiligne qui assume le rôle de “comique” de l'équipe, ouvre le bal, totalement décomplexée :

C'est par pure gourmandise.

Béa se prouve qu'elle est capable de résister :

Merci, c'est gentil, mais je tiens à rentrer dans mon maillot de bain.

Josy demande à voix basse :

Qu'est-ce que le boss va nous demander ?

Francis et Samia restent silencieux, mâchant lentement et silencieusement ; les cinq membres qui composent mon équipe attendent que je prenne la parole. On me charrie gentiment, alors je me lance, calme et détendu :

J'avais juste envie de bien commencer la semaine. Pendant que les juillettistes se la coulent douce nous sommes là pour “assurer”, et nous assurons toujours mieux le ventre plein, non ?
Tout le monde acquiesce.
Avec le décret qui est tombée vendredi après-midi, nous avons tous du pain sur la planche. Du pain béni, pour une fois.
Amen ! lance Clotilde en exécutant un mouvement de croix très rapide et très approximatif.
Éclats de rires, j'ai toujours été client de son sens de l'humour ; elle excelle dans l'art de prendre les choses avec légèreté et professionnalisme, c'est exactement ce dont j'ai besoin en ce moment. Comprenant que la petite récréation touche à sa fin, les salariés se regardent avec un sourire entendu. Comme ils traînent, je lance fermement, mais avec un sourire :
Au boulot !

Mon bureau open-space se vide. La rigolote de service m'invite à la volée à remettre le couvert quand je le désire ; je me contente d'un petit sourire de satisfaction. Satisfait de ce moment de convivialité, je me sens prêt à affronter la journée qui s'annonce chargée. Je liste les dossiers en cours et choisis des coups de téléphone faciles pour commencer, histoire de me chauffer un peu la voix. Une fois ma faconde de négociateur rodée, je décide de passer au gros morceau : le dossier Fucheau. Pendant que la sonnerie retentit, je bas la mesure crescendo du “Boléro” de Ravel, c'est ma petite manie quand je fais du phoning.

Monsieur Fucheau, ici Georges Leplat à l'appareil.
Leplat ?
Votre assureur préféré.
Écoutez, je croyais avoir été clair la dernière fois.
Vous l'avez été...
Alors, je n'ai rien à ajouter.
Par contre, moi j'ai quelques éléments à ajouter.
Mais je sais très bien ce que vous avez à ajouter à votre forfait hors de prix qui protégera mes fainéants de salariés qui devraient s'estimer heureux de ne pas être au chômage ! Mais ils sont tellement occupés à réclamer leurs fameux “droits”, qu'ils oublient qu'ils ont avant toute chose des “devoirs”. Vous savez combien j'ai d'absents ce matin ?
???
Deux caristes ! Je viens d'avoir ces charlatans de la boîte d'intérim qui vont me faire payer très cher le service de deux glandeurs incompétents qu'il va falloir former pendant la moitié de la journée, alors je ne suis pas d'humeur pour me faire harceler par un petit assureur !
Je vois, je vois… Voilà où je veux en venir, monsieur Fucheau. La dernière fois au téléphone, vous avez en effet été très clair en refusant ma proposition. Mais moi, ce jour-là, je n'ai pas été très “compétent” si je puis dire.
Et il faudrait que je vous excuse en plus ?
Absolument pas, mon incompétence a été de ne pas avoir réussi à retenir votre attention suffisamment longtemps pour exposer les risques que vous encouriez si vous ne souscriviez pas très rapidement l'offre d'assurance que je vous proposais.

Un long blanc.

Où voulez-vous en venir ?
Monsieur Fucheau, je ne voudrais pas vous faire perdre votre temps précieux, mais je crains que si vous ne m'accordiez pas quelques minutes, vous risquiez très prochainement de perdre beaucoup plus que quelques minutes.
Vous crachez le morceau, ou quoi ?
Le décret est tombé.
Quoi ?
L'opportunité que je vous offrais est désormais une obligation légale.
Putain de politicards !

Je cesse de battre la mesure. Le “Boléro” a rapidement été écourté, la partie vite remportée. Facile. Je laisse le temps au futur client d'avaler la pilule, puis je demande d'un air joueur :

Vous êtes toujours au bout du fil, monsieur Fucheau ?
Un complot, je vous jure ! Ils veulent tous nous faire cracher ! Vous pouvez m'envoyer ce fameux décret par mail ?

D'un mouvement de souris, je débloque mon écran qui était en veille. Mon logiciel de gestion de messagerie apparaît. Le courriel était préparé à l'avance, avec la pièce jointe. Clic.

C'est fait. Bon, je me suis contenté d'une formule de politesse assez impersonnelle, mais j'imagine que vous ne m'en tiendrez pas rigueur.
J'imagine surtout que vous allez vous empresser de faire votre même petit numéro auprès de mes concurrents.
Vous savez monsieur Fucheau, dans votre secteur, je vous considère de loin comme le plus “gros”, en tout bien tout honneur bien entendu ; c'est pourquoi je tenais personnellement à m'occuper de votre dossier. Mes agents se chargeront des plus “petits”.
Je vois, je vois, vous vous en sortez comme un chef !
Pas aussi bien que vous monsieur, je ne suis pas PDG.
Vous saviez que le décret allait passer ?
Nous n'en avions pas la certitude, mais c'était très probable ; c'est pour cette raison que je me suis permis de vous “harceler”, comme vous dites.
Et votre offre très “intéressante” est toujours valable j'espère ?
Vous voulez parler des 10 % de remise ?
J'ai le souvenir de 15.
Vous savez, monsieur Fucheau, à la différence de vous, je ne suis pas au sommet de ma hiérarchie ; pour être tout à fait franc avec vous, la remise n'est plus valable.
Bien sûr, vu que c'est obligatoire maintenant !
Mais je pense pouvoir faire passer à ma direction une remise de 10 points en insistant sur l'importance de votre société, son positionnement sur le marché et sur sa fidélité à venir...
Faites donc, faites donc. Mais ne vous attendez pas à ce que je vous en remercie !
Dès que le contrat sera validé par mon supérieur, je le transmets à votre secrétaire.

Après un court instant, le patron relance :

Dites-moi, Leplat, je peux vous poser une question ?
Bien sûr, monsieur Fucheau.
Vous avez dit tout à l'heure avoir fait preuve d'incompétence, lors de votre dernier appel, parce que vous ne m'aviez pas bien convaincu de l'importance de ce décret. Mais le décret était passé ou non ?
Non.
Vous n'avez donc commis aucune erreur, car jamais je ne me serais pas engagé sans certitude.
Certes, mais le fait de m'en inventer une vous a mis en position de “dominant”, seule et unique raison pour laquelle vous n'avez pas raccroché trop rapidement au “dominé” qui vous importunait.
Mais de toute façon vous auriez fini par me cueillir, alors à quoi bon tout ce cirque ?
Tout simplement parce que je tiens à vous donner le service le plus adapté à votre demande, dans les meilleures conditions financières et les plus brefs délais.
Bien sûr, vous mettez un point d'honneur à bien faire votre travail !
L'entendre de votre bouche me flatte beaucoup, monsieur Fucheau.
Monsieur Leplat, non pas que votre compagnie me dérange, mais j'ai deux intérimaires à mettre au jus.
Qui seront assurés au mieux, dès que vous aurez signé le contrat.
Vous irez loin ! Vous avez du mordant ! Vous êtes un requin, un tueur, un vrai !
Merci monsieur Fucheau.
Mais attention aux excès de zèle, monsieur Leplat. C'est souvent comme cela que l'on franchit la limite.
Je ne le sais que trop monsieur Fucheau. J'y pense, à chaque instant.

Je raccroche le combiné. D'un clic, je lance l'impression du contrat. Pendant la conversation, j'ai modifié la remise de 15 % à 10 %. J'agrafe les deux exemplaires, puis me lève pour aller les déposer sur le bureau de mon directeur. Ce dernier mâchouille un stylo, les yeux vissés sur son écran. Lorsque les feuilles tombent sur son bureau, il me regarde d'un air interrogatif. Je lui annonce d'une voix tranquille :

Fucheau : 10 %.

Un hochement de tête reconnaissant.

Belle prise, Leplat !
Merci. Je vais me chercher un café, vous en voulez un ?
Et gentleman avec ça. Volontiers, nous avons tous deux mérité une pause.

Je quitte le bureau et m'enfonce dans le couloir en répétant à voix basse : Tout est sous contrôle. En insérant les jetons dans la machine, j'essaie de me souvenir du type de café que prend mon responsable, impossible de m'en rappeler, ma mémoire est embrouillée. Cette question me vaut une vilaine barre sur le front : et si elle a un portable ?

Mon chef arrive, je m'efforce de reprendre aussitôt une attitude enjouée.

Long et très sucré, Leplat !
Ah, c'est ça, je me disais bien...

Pendant que le liquide coule dans le gobelet, mon supérieur me rassure :

Et ôtez-moi ce front soucieux ! Vous avez eu un gros poisson. Vous n'avez aucun scrupule à avoir, vous lui avez rendu service ; non, je n'exagère pas. Vous lui avez rendu service pour deux raisons : 1. vous lui faites gagner de l'argent parce que, s'il ne signe pas tôt ou tard, des gens bien moins agréables que nous lui tomberont dessus ; et 2. si vous ne l'aviez pas ferré, ce serait un concurrent qui l'aurait eu et comme nous sommes numéro un dans le secteur, Fucheau sera assuré dans les meilleurs conditions.

Je me détends doucement, tâchant de décrisper mon visage ; ne laisser aucun signe apparent de tracas. Tout doit être sous contrôle ; tout.


Chapitre 2 – Adèle

Journal d’une jeune femme séquestrée – 03-05 juillet

Au réveil je remarque immédiatement qu'il a posé, sur la première marche de l'escalier, une petite bouteille d'eau et un paquet de gâteaux pour le petit déjeuner ; je ne l'ai même pas entendu ouvrir la porte. Le sommeil s'est fait attendre, mais a fini par me tomber dessus de bon matin. Je me précipite sur la nourriture et vérifie que tout soit encore sous emballage ; l'idée qu'il cherche à m'empoisonner m'angoisse, je deviens paranoïaque. Une fois redescendue, je bois l'eau avec modération et avale un gâteau. Je mâche mollement, l'appétit n'est pas de la partie. Je laisse traîner ce qui reste sur le côté et j'attends. Le temps s'écoule ; je me retiens autant que je peux, puis je me résous à uriner dans le seau.
Vers midi, une voiture se gare dans la rue, qui est résolument très peu fréquentée. La porte d'entrée s'ouvre ; je suis chacun des pas du bonhomme depuis la cave, qui fait toute la surface du rez-de-chaussée. Il reste dans la cuisine. Le couinement du verrou de la cave se fait entendre ; la peur me saisit. Je cherche dans ma poche le cutter ; je l'ai laissé à côté de mon sac, de l'autre côté. Quelle gourde ! Appuyée contre la machine à laver, je jette un bref regard autour de moi ; rien de tranchant à proximité. Je n'ose pas bouger, retenant ma respiration... La porte de la cave se referme, à double tour, puis celle de la maison. Je m'approche de l'escalier ; deux lots de sandwiches triangulaires, deux pommes et une grande bouteille d'eau sont posés sur la marche.

Je ne comprends pas. Toute l'après-midi, j'ai cherché à repousser les questions. Enfin, LA question. La quête de sens, du sens, ou bien d'un sens menant au constat du non-sens. La lecture des pages du traité de zen m'a un peu calmée ; moi qui avais l'intention de vivre un road-movie, me voilà coincée dans une cave d'une commune dont j'ignore même le nom.

IL est rentré tard – Je décide de l'appeler IL, car je ne connais même pas son prénom ; je lui donne des majuscules, parce que désormais tout dépend de lui –. Peu après son retour, IL a ouvert la porte pour déposer de quoi manger. Je l'ai regardé, lui aussi ; son visage avait changé, IL ne souriait pas. L'absence de ce sourire, qui me déplaisait pourtant hier, m'a soudainement inquiétée ; je ne savais pas quoi dire, pas quoi faire. Pour le moment, IL me traite bien ; je n'avais pas envie qu'IL inverse la tendance à cause de mots mal venus ou mal interprétés. D'un pas rapide je suis allée sur ma droite, j'ai empoigné le seau et suis revenue pour le déposer au milieu de l'escalier. IL s'apprêtait à fermer la porte sans comprendre, j'ai reniflé ostensiblement. IL a levé les yeux en l'air, puis s'est éclipsé ; ce petit détail lui avait manifestement échappé. IL n'avait pas l'air exaspéré, non, plutôt gêné de son oubli. J'ai entendu ses pas dans l'escalier menant au premier. J'ai vite grimpé avec mon seau, en prenant soin d'enjamber les victuailles, puis je me suis faufilée dans les toilettes. Fiévreuse, j'ai fermé la porte avec le verrou ; je me suis lâchée. J'étais un peu honteuse des bruits, de l'odeur et de l'énorme soupir de soulagement ; c'était plus fort que moi. J'ai vidé le seau, tiré la chasse, pris du papier hygiénique d'avance, puis je suis redescendue en écrasant au passage le petit plat préparé qu'IL m'avait réchauffé au micro-ondes et déposé sur la première marche. Quelle conne ! J'ai rapatrié la nourriture sur l’établi, pris un tabouret et essayé de nettoyer un peu. Les pieds dans le plat au pied de la lettre.

Je sauve quelques bouchées qui n'ont pas été aplaties, puis vide le reste dans le seau ; je n'ai pas le goût de manger. Je dépose ensuite les emballages vides sur la première marche de l'escalier et j'attends. IL redescend tard. Durant tout ce temps, je ne me suis pas risquée à me faufiler de nouveau aux toilettes, trop honteuse de ma première escapade. Le chat tente d'ouvrir la porte ; le grattement dure, puis le félin se lasse. IL finit par venir récupérer les déchets, puis ferme la porte, à double tour.
La matinée suivante se déroule à peu près comme la veille, sauf qu'IL laisse la porte de la cave ouverte après avoir déposé mon petit-déjeuner. Avant qu'il ne parte, je monte au rez-de-chaussée, m'approche de la porte menant à l'escalier du premier. La douche coule, j'en profite alors pour aller aux toilettes. Je retourne à la porte du premier, la douche coule toujours. Je me débarbouille vite fait le visage dans le lavabo de la cuisine. Voyant la porte d'entrée, j'appuie sur la clinche, au cas où... fermée. D'un pas rapide, je traverse la pièce principale en direction de la baie vitrée qui est restée ouverte pour le chat. Le jardin se déroule dans toute son étroite largeur : un impeccable rectangle vert, l'herbe est très bien tondue, rien ne dépasse. Les deux longs murs en parpaing ainsi que celui du fond sont peints en blanc. Je m'avance dans le jardin, me retourne puis regarde en l'air, de part et d'autre. La maison est située au beau milieu de la rue ; il faudrait escalader au moins cinq murs pour en sortir. Pas le courage. Soudain, j'aperçois le rideau de la pièce du dessus qui bouge. La salle de bain ? M'a-t-IL vue ? Je ne laisse pas le doute s'installer. Je redescends à la va-vite en prenant bien soin de ne pas écraser mon repas cette fois. IL revient fermer la porte de la cave à double tour.

Quatre heures à attendre.

Le midi : idem. IL dépose la nourriture, laisse la porte ouverte et s'éclipse dans le jardin. Je l'aperçois de loin, le dos tourné. IL a l'air bien chez lui, tranquille et détendu. Je vais aux toilettes, tire la chasse et à ma sortie, IL me fait face, depuis la petite terrasse. Une petite dizaine de pas nous séparent. IL attendait le signal de la chasse avant de me ré-enfermer. Nous nous observons un court instant ; c'est moi qui cède en redescendant à la cave. IL ferme la porte à double tour et sort.

Une après-midi entière à penser à cette situation ! Tout ceci n'a aucun sens. J'en suis arrivée à la conclusion que nous ignorons tous les deux nos intentions et que, par conséquent, nous sommes instinctivement sur la défensive, surtout moi ; lui est en position de “ dominant ”. IL n'a apparemment aucune intention négative à mon égard, mais je ne peux m'empêcher d'écarter de mon esprit l'idée que s'IL veut, IL peut. Je suis une proie facile, à portée de main, en position de “ dominée ”. Pourquoi m'aurait-IL enfermée, si ce n'était pas pour obtenir quelque chose de moi ? Je réfléchis, j'écris, je cogite... Je regarde mes ongles que je me suis curés tout à l'heure au cutter ; pas très féminin, surtout pas très sérieux comme moyen de défense. Je regarde l'établi. Un marteau ? Un tournevis ? Un sécateur ? Rien que l'idée d'utiliser un de ces trucs pour me défendre me fait froid dans le dos. Je fouille dans mon sac, sors mon Baggy noir et l'enfile. Je glisse le marteau dans la poche du genou droit ; le manche rouge dépasse. Ce n'est pas très discret, mais justement, s'IL est observateur – et je pense qu'IL l'est, un point commun supplémentaire avec moi – IL saura que je suis armée.

À force d'attendre, j'évalue mieux le temps qui s'écoule – je ne porte pas de montre –. Assise sur mon tabouret, face au soupirail, je lis, j'écris, parfois je fais les deux en même temps. J'ai envisagé la possibilité d'appeler quelqu'un dans la rue, de crier très fort quand quelqu'un passe. Ce n'est pas une rue très fréquentée ; le soleil donne de ce côté, alors les gens marchent sur le trottoir d'en face. J'ai tenté une fois tout de même ; je suis tombée sur un gamin qui devait avoir à peine trois ans. Il ne comprenait pas d'où venait la voix, j'ai juste réussi à le faire pleurer. Sa mère a fini par l'appeler : « Dylan, viens ici ! »

IL rentre plus tard que d'habitude. Même rituel : porte ouverte, un plat réchauffé. IL varie les plaisirs, ne lésinant pas sur la qualité. IL reste au premier et vient refermer avant de se recoucher. Tout ceci n'a aucun sens ; je chantonne cette phrase sur un air de berceuse déglinguée.

Je ne sais pas ce qu'IL fait comme boulot, mais IL doit avoir des responsabilités et doit bien gagner sa vie. IL part tôt et rentre tard. Tout est impeccable, moderne et propre chez lui. Je m'habitue à déambuler sans crainte au rez-de-chaussée et dans le jardin ; je rentre avant qu'IL ne parte. Pourquoi fait-IL cela ? IL n'a pas l'intention de me violer, de me frapper ou de me tuer. C'est absurde, son comportement est fondamentalement incohérent. Ce type risque de perdre une belle situation pour une pratique – la séquestration – qui ne lui apporte rien. Pire, je lui coûte en nourriture et en électricité, parce que la cave est continuellement allumée. D'ailleurs ça m'emmerde pour dormir ! Quand on enferme quelqu'un, c'est pour obtenir quelque chose, non ? On avait regardé avec Sophie la série “ Le prisonnier ”. Culte ! On s'amusait à replacer des répliques : « Bonjour chez vous », ou « Nous voulons des renseignements » et bien sûr le célèbre « Je ne suis pas un numéro, je suis un homme libre ! » qu'on braillait dans les couloirs du campus. Il faut que je rentre en communication avec lui, je dois lui montrer que cette situation ne me convient pas. Ce soir, je tente.

IL fait comme d'habitude. J'étais décidée, mais au moment d'ouvrir la bouche, tout s'est bloqué. Lorsque le « S'il vous plaît » finit par sortir, IL était déjà monté au premier. Je n'ose pas crier, je me contente de souffler très fort en espérant qu'IL m'entende ; aucune réaction. Je monte au rez-de-chaussée, puis j'hésite un instant à m'approcher de l'escalier qui mène au premier. Peut-être fait-IL semblant de monter en piétinant sur place ? Je m'approche, marteau en main, passe mon visage dans la cage d'escalier ; non, IL n'est pas là. IL pianote sur son ordinateur. Serait-ce un no-life, yeux rivés sur son écran, casque sur les oreilles ? Un misanthrope des temps moderne qui se serait lancé un défi avec ses copains virtuels ? Je pourrais grimper les escaliers, mais après ? Que faire une fois dans son dos ou pire, face à lui ? Lui abattre le marteau sur le crâne ? Là, je serais dans la merde pour de bon.

Objectif : communiquer ; problème, ma voix est bloquée. Je saisis un stylo, un bloc de post-it qui traîne et m'installe à la table juste à côté de la porte du premier, histoire d'être prête à descendre dès qu'IL arrivera. Entre deux tentatives de rédaction qui sont toutes mauvaises, je jette un œil sur ma droite, vers la baie vitrée. Formulations ampoulées, maladroites ou débiles. Blocage. Je respire un bon coup, puis décide de m'exprimer avec des images. Le chat vient câliner ma cheville droite. Ce contact animal me calme, me fait du bien ; à l'instant présent, abstraction faite de toute cette situation, je ne me sens pas trop mal. Qu'est-ce qui me gêne le plus, concrètement parlant ? La lumière dans la cave la nuit ! Je dessine une ampoule éteinte avec un croissant de lune au coin droit. Ensuite ? Une bonne douche bordel de merde ! J'esquisse une poire avec des gouttes surplombant une silhouette. Instinctivement, je fais un corps avec des formes, féminin, sensuel... Ça pourrait être mal interprété. Je le refais avec un pictogramme. Du coup, je redessine le premier de la même manière. Le troisième ? Il y a toujours trois vœux dans les contes. Je réfléchis, puis me mets à compter avec mes doigts sur la table : si mes calculs sont bons, je devrais être réglée d'ici une semaine. Comment expliquer cela par un schéma ? Je tente de dessiner des couches. Le résultat est ambigu à souhait, je gaspille quantité de petits carrés jaunes ; au final, je décide de m'en tenir à un souhait par jour, cela me laissera deux jours pour préparer mon post-it menstruel. Je me lève et pars jeter le tout à la poubelle recyclable. Une fois refermée, je me ravise, la ré-ouvre et récupère mes brouillons. S'IL s'amusait à les retrouver et à les recoller ? IL pourrait penser que je le provoque ? Un peu fiévreuse, je vais tout mettre dans la cuvette des toilettes ; je ne me sens rassurée qu'une fois la chasse d'eau tirée trois fois de suite. Je reviens dans la pièce à vivre, je vérifie que le message numéro un est bien visible sur la table, puis je redescends. IL ne tarde pas à venir, ferme la porte de la cave à double tour, puis éteint la lumière. Je vais mieux dormir.


Chapitre 3 – Georges

Toujours pas de copine ?

Comme tous les dimanche midi, je mange chez ma mère. Elle habite à l'autre bout de la ville ; je m'y rends à pieds, d'un pas tendu ; je n'aime pas être en retard, cela ne me ressemble pas. Vu la situation, je m'en serai bien passé, mais ce repas dominical est un rituel immuable, tout comme le menu : carottes rappées en entrée, poulet avec pommes de terre rissolées et haricots verts en plat principal et tarte aux pommes en dessert. Je ne suis pas un “ garçon difficile ” mais je n'aime pas ce que ma mère cuisine. J'ai déjà essayé de lui faire comprendre, le lui dire avec délicatesse, voire même en toute franchise, mais rien n'y fait.

Bonjour, mon lapin.
Bonjour, maman.
Toi, tu te fais du mouron.
Mais non maman.
Je connais mon fils ; t'as le front barré par cette ride. Tout ton père.

Je ne me risque pas à répondre, la pente du deuil est trop glissante. J'entre et jette un œil à son jardin avant de m'installer.

Tu voudras que je tonde ta pelouse, tout à l'heure ?
Je veux bien. T'as vu ce cagnard ? Faudra te protéger. La canicule, qu'ils disent.
Ils exagèrent...
Toi, tu trouves qu'ils disent que des carabistouilles à la télévision, parce que t'as fait des études, mais moi, je dis qu'ils ont raison : c'est la canicule.

Je m'assieds à ma place attitrée, elle poursuit :

Et puis maintenant qu'on ne voit plus la tête de notre président à tout bout de champ, c'est quand même plus agréable de regarder la télévision, non ? Un président normal, ça nous change, hein ?
On verra s'il fait mieux que le précédent.
J'arrive pas à m'y faire que tu sois de droite, mon fils.
Je ne suis pas de droite, maman, je suis centriste.
C'est du pareil au même. Déjà les socialistes et la droite, c'est du pareil au même, alors le centre… ici au moins, on est encore...
Communistes, je sais maman.

Un long silence s'étire. Ma mère apporte les carottes ; je fais le service. C'est comme ça que nous nous répartissons les tâches, depuis toujours. Pour ma mère, le changement n'est pas pour maintenant. Je remplis sont assiette en ricanant.

Un peu de carottes, ça te rendra aimable.

Quand elle démarre au quart de tour dès l'entrée, c'est signe qu'elle est décidée à me cuisiner pendant tout le repas. Je le sais, je l'accepte, mais j'en a assez de me laisser marcher sur les pieds. J'ai d'autres choses à penser ; je m'en veux d'être parti en la laissant seule. Je l'appelle ELLE, parce qu'ELLE est devenue ma principale préoccupation. J'avais l'intention de lui parler, enfin d'essayer, parce que je ne comprends pas toujours très bien ses petits dessins...

Qu'est-ce qui te tracasse, mon lapin ?
Rien.
Tu veux pas le dire à ta mère ?
Mais non, maman.
Une mère, ça peut tout entendre.

Je lâche mes couverts.

Non, ça ne peut pas tout entendre ! Combien de fois je t'ai dit que tes carottes rappées me rappellent la cantine ?
C'est bon pour les yeux.
Je le sais et, justement, grâce aux kilos de carottes que tu m'as fait ingurgiter depuis mon enfance, je ne porte pas de lunettes ! L'objectif étant atteint, on pourrait peut-être se la jouer plus cool sur la vitamine A, non ?
Mais dis donc, t'es remonté comme une coucou suisse, mon lapin !
Et arrête de m'appeler “ mon lapin ” !
C'est affectueux !

Je peux retenir un rire sarcastique.

Tu te moques de ta mère, c'est pas bien ça !
Mais non, je ne me moque pas, maman...
Je changerai pas ! 

Moi, je suis en train de changer. Je bois une gorgée d'eau.

Je devrais changer mes habitudes parce que mon fils il est de droite et qu'il refuse de prendre soin de sa vue ?

L'eau passe du mauvais côté.

C'est ta mauvaise foi qui t'étouffe.

Je deviens écarlate, elle me ressert un verre. 

Bois un coup, t'es rouge comme les tomates du voisin.

Je bois, pose le verre, souffle et regarde ma mère qui rigole toute seule.

Je suis une comique, qu'est-ce que j'y peux ? Ça a toujours été comme ça, et ça ne changera pas. Au repas annuel du Parti, qui c'est qui faisait l'animation ?
Toi, maman, je sais.
Mais laisse-moi raconter.
J'y ai même assisté, à ces repas.
Mais si je peux plus raconter mes vieilleries à mon fils, à qui je vais les raconter ?
Au voisin. T'as l'air de bien t'entendre avec lui...
Arrêtes avec ça. Je n'ai eu qu'un amour dans ma vie.

Son ton de comique troupier qui bascule à celui de tragédienne éplorée m'exaspère au plus haut point. Résigné, j'empile les deux assiettes. Ma mère emporte le tout et va chercher le plat de résistance. Pendant que je fais le service, elle entame le deuxième round :

Toujours pas de copine ?
Ah non, pitié.
Quoi, pitié ? J'ai bien le droit de demander à mon fils s'il a une copine ?

Je profite qu'elle ramène les plats en cuisine pour lancer dans son dos :

Je veux bien en parler, à condition que tu me causes de ton voisin.

Elle revient en trottinant, puis déballe à vitesse grand V tout en faisant le service.

Monsieur Vlaminck habite à côté de chez moi. Il est à la retraite ; il a travaillé dans le textile. À la fermeture de son usine, il a été replacé dans un truc que j'ai pas bien compris. Son petit plaisir, c'est de cultiver son potager ; ça lui rappelle les jardins ouvriers, mais le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il n'a pas la main verte. Voilà. À toi.
Tu te fous de moi ? Tout ça, je le savais déjà.
Nous, les vieux, on ne change pas aussi rapidement que vous, les jeunes.

Je profite de quelques bouchées de répit, mais elle revient à la charge :

Je vois que t'es soucieux ; tu penses à quelqu'un. Tu ne peux pas me mentir, ça se voit sur ton visage. Je te connais comme si je t'avais fait !

Je n'aime pas mentir. Surtout à ma mère. La voie du mensonge par omission me semble la moins pire.

Oui maman, je me fais du souci pour quelqu'un.
Quelqu'un, quelqu'un, une fille quand même ?
Oui.
Bon, tu vois que c'est pas si compliqué de le dire. Elle s'appelle comment ?

La brèche est ouverte, tout naturellement, elle s'y s'engouffre. À cet instant précis, je prends conscience que je ne connais même pas son prénom.

C'est une relation à distance, alors...
Ces trucs avec l'ordinateur, moi je dis que c'est pas net !
Ben voilà, c'est pourquoi je ne peux pas t'en dire plus. On cause comme ça, on fait connaissance...
Et elle fait quoi dans la vie ?
Elle étudie.
Attention, si t'en prends une plus jeune que toi, elle va finir par te trouver trop vieux, trop fatigué, et partir avec un petit jeune.
Mais il n'y a rien de fait.
Ouais, ouais, c'est ce qu'on dit. Moi je dis qu'y a anguille sous roche !

Elle rigole toute seule.

Et elle veut être prof de quoi ?
Je ne sais pas si elle veut être enseignante...
Si elle étudie, c'est pour faire un bon métier. Des profs, on en aura toujours besoin, alors t'as qu'à lui dire de faire prof.

Je ne sais pas quoi répondre, abasourdi. Elle relance :

Dans quelle matière ?
Je ne sais pas, maman, en dessin, je crois.
Une artiste ! Ça, c'est bien ! Je suis fière de toi mon fils.

Les assiettes sont vides ; je débarrasse pour couper court à la discussion. Elle me rejoint dans la cuisine en chatonnant gaiement ; d'un geste de la main, elle me fait comprendre que je peux retourner à table. De nouveau seul, je réfléchis à cette conversation. Je me suis mis dans une situation embarrassante en ouvrant la brèche, mais le fond du problème n'est pas là. Non, ce qui me gêne le plus dans la tournure de la conversation, c'est que je n'avais jamais envisagé qu'ELLE puisse être l'objet de mon désir.

Ma mère finit par arriver avec le même plateau, les mêmes tasses, la même cafetière remplie au ras-bord, la même tarte aux pommes qui a le même goût que la semaine dernière et les dix, vingt, trente années passées. En assistant au rituel du découpage de la tarte en quatre parts, parce que j'en récupère toujours une pour le soir, je prends conscience que la vie de ma mère est une longue phrase dans laquelle rien n'a jamais été mis entre parenthèses.

Chapitre 4 – Adèle

Journal d’une jeune femme séquestrée – 09-16 juillet

Une semaine de détention ; j'accepte, je suis responsable de la situation tout autant que lui. Sénèque et Épictète nous invitent à appréhender les états de fait de manière stoïque ; à analyser chaque situation avec distance et progresser dans la compréhension du genre humain. J'ignore si un jour je rédigerai un quelconque écrit sur la détention, mais je commence à cumuler un certain nombre d'expériences et de réflexions sur la question. Ma situation n'a sans doute rien de comparable avec celle d'une détenue ; je n'ai pas beaucoup de contraintes réelles hormis l'enfermement. Non, mes véritables limites sont celles que je m'impose, par le simple fait que je refuse de lui parler directement. Nous nous faisons comprendre par gestes, mouvements, rituels, dessins interposés, mais le dialogue reste muet.

Je relis mes notes des premiers jours. Parfois je les dis à voix haute, histoire de faire sortir un peu ma voix. Je ne parle plus à personne depuis que je suis enfermée ; quand cela me devient trop insupportable, je m'autorise à m'adresser à moi-même, ou bien au chat. Parler aide à approfondir sa propre réflexion. Depuis le début, inconsciemment, je savais que je resterai longtemps ; j'anticipai même mon cycle bien à l'avance, moi qui ne suis absolument pas prévoyante à ce sujet. J'en arrive même à me dire qu'une partie de moi a peut-être secrètement envie que cette expérience perdure. Dès le départ, je sais qu'IL est pacifique ; alors, pourquoi me plier à ce mode de communication ? Parce que cela m'arrange... l'hypothèse tient la route. Même si les conditions s'améliorent, je n'ai aucun plaisir à vivre dans cette cave, mais cela m'arrange. IL éteint l'interrupteur la nuit ; mes maigres tentatives de communication portent leurs fruits. IL laisse la porte ouverte suffisamment longtemps pour que je puisse aller prendre une douche. Parfois, IL sort même faire un tour ; c'est une attention plutôt délicate. La plupart du temps, IL reste dans ce que j'imagine être sa chambre, à pianoter sur son clavier. IL me nourrit, me loge, me protège quelque part... cette situation m'écarte de ce qui m'effraie réellement : la liberté, la route, le grand air. Je ne suis pas pas agoraphobe, ni associable. Ma décision de partir était motivée par une envie : faire l'expérience du vide. Ici le vide est rempli d'attente, de temps qui s'écoule, d'habitudes qui s'installent, de réflexions qui m'animent, d'introspections philosophico-nombrilistes... Je me remplis encore et toujours de... moi !

Hier était une étrange journée : ses horaires, sa manière d'être, rien qu'à l'entendre souffler. Le téléphone a sonné deux fois, chose rare ; la famille, sans doute. J'ai même eu droit pour le repas du soir à une grosse part de tarte aux pommes. Je n'arrive pas à me le figurer en train de faire des choses banales, comme manger, éplucher une pomme, essuyer une fourchette avec un torchon, ou encore couler un bronze en feuilletant une revue ; non. C'est bizarre que je me pose ce genre de questions ; je devrais être en colère, lui en vouloir, mais non. Je songe à sa manière de vivre, cherchant à le comprendre. C'est sûr que si je parlais, ce serait plus simple, mais je n'ai pas envie de faire le premier pas.

Aïe, le lapsus ! Le premier pas ! On est en plein “ fragment d'un discours amoureux », un autre de mes livres de voyage. Si je poursuis mon raisonnement, nous serions donc, lui et moi en phase inconsciente de séduction non verbale ? “ Trop space ”, dirait Sophie. À l'écrit elle a une capacité d'analyse très pointue, mais à l'oral elle utilise en permanence des phrases toutes faites. Elle doit avoir un diplôme en oralité, avec option “ langage stéréotypé des jeunes ”. Tout est “ zarbi ” ou “ trop bien ” ou “ pas top ”... Je n'oserai jamais lui en faire la remarque, parce que c'est une des choses qui me plaît le plus chez elle. 

La piste du “ Syndrome de Stockholm ” n'est pas inintéressante. Avec le recul, je crois me souvenir que la tarte d'hier était faite maison ; c'est une certitude même, je repère tout de suite la pâte brisée industrielle. IL s'est absenté le midi ; IL a donc dû la recevoir de quelqu'un de proche. Des amis, une sœur, une belle sœur, ou... sa mère ? “ J'hallucine ”, dirait Sophie. Le bonhomme m'aurait refourgué les restes de la tarte de sa mère ? qui n'était pas terrible d'ailleurs, je n'en ai pris qu'un tout petit bout. Le transfert d'enfer ! Le test. Bouffe ma part de tarte, tu sauras de quel bois se chauffe ma mère.

Le lendemain, je décide de moins écrire. Sortir mes pensées sur papier évite qu'elles restent bloquées dans mon esprit, certes, mais je ne suis pas convaincue que mon carnet fasse avancer les choses. Se faire des films, ruminer toute la journée ; je commence à débloquer un peu, ma voix semble s'être désaccordée, je vais finir par devenir folle. Ce soir, c'est décidé, je franchis une limite.

IL vient de claquer la porte pour aller faire un petit tour ; dix minutes, sa marche est chronométrée ; rien ne dépasse chez ce bonhomme. D'habitude, je profite de ce temps pour prendre une douche, mais pas ce soir ; je grimpe les escaliers mais, plutôt que d'entrer dans la salle de bain, je pénètre dans sa chambre, un peu fébrile. Je retiens ma respiration lorsqu'un bruit me surprend ; ce ne sont que les pas feutrés du chat. Pas de caresses cette fois. J'entreprends une fouille discrète ; pas de capotes, de revues porno, gay ou autre ; ce bonhomme est un no-life. Monsieur tout-le-monde s'amuserait a se faire peur en séquestrant une jeune auto-stoppeuse, tout en veillant à se comporter avec une très grande classe, histoire que si un jour je balançais tout aux flics, il puisse justifier qu'il m'a bien traitée ? Si un tel procès avait lieu, ce serait sa parole contre la mienne. Tout porte à penser qu'IL ne l'a dit à personne. Qui oserait claironner à ses amis ou sur facebook « Vous savez quoi, j'ai enfermé une gonzesse dans ma cave ! » ? Je coupe court à cette supputation ; l'image d'une tournante improvisée envahit mon esprit. Stop ! Je me déshabille, puis prends ma douche ; l'eau coule sur mon corps qui change, je commence à le sentir. L'eau m'apaise. Un bain m'aurait fait du bien. Je m'imagine mal, ou plutôt trop bien, la situation : IL monte et me découvre, tranquillement allongée, nue, dans la baignoire.

Je ne pense qu'à ça en ce moment. Je suis peut-être une chaudasse refoulée qui se fait enfermer par un type dans le seul espoir, non pas qu'il la viole, car je pense que je serais vraiment capable de lui éclater la tronche à coups de marteau, mais dans l'espoir d'éprouver des sensations ? Mon inexpérience presque totale en ce qui concerne le sexe pourrait-il me pousser à ce genre d'extrême ? Probable. Moi aussi je m'amuserais à me faire peur, donc ? C'est la révélation du jour : quand on n'éprouve rien de particulier dans sa vie, on prend des chemins de traverses pour se sentir vibrer. Wahou ! Je crois que je suis prête pour répondre aux questions psycho de “ femme actuelle ”. Encore une semaine de détention et je pourrai tenter ma chance chez “ Psychologie magazine ”.

Je me réveille en sursaut. Pétards, détonations, sifflements et miaulements ; j'avais complètement oublié qu'à cette date, les gens “ normaux ” se rendent au traditionnel feux d'artifices. Je reprends mes esprits, adossée contre le mur blanc ; le chat cherche du réconfort en grattant à la porte. J'aimerais bien le serrer dans mes bras, un seuil nous sépare, je suis seule, dans le noir de la cave. Les yeux ouverts, dans cette voûte fraîche et sans lumière, je me remémore mes cours d'histoires. Les bombardements, la guerre. STOP !

Cela fait quinze jours que je suis ici ; rien ne se passe, du moins rien qui permette à la situation d'évoluer. Nous sortons peu à peu l'un et l'autre de nos sentiers battus. Nous ne nous parlons pas, ne nous regardons pas, sauf de loin ou de manière furtive ; nous nous croisons un peu, mais sans crainte désormais, du moins sans inquiétude de mon côté ; je ne pense pas qu'IL soit craintif, lui, quoiqu'au fond je n'en sache rien ; non, je ne crois pas, parce qu'IL a l'avantage sur moi. Nous nous apprivoisons. Aucune règle, hormis les rituels des repas, de la toilette, du sommeil ne semble régir le champ des possibles. Nous évoluons dans une sorte d'anarchie improbable, n'importe quoi pourrait arriver ; notre histoire pourrait glisser à tout moment, du thriller au polar, du psychodrame au fait divers, de l'analyse psychologique au simple laisser aller. Oui, c'est bien ce que j'ai l'intention de faire : me laisser porter par ce voyage immobile.


Chapitre 5 – Georges

Team-Building

Mon train est à l'heure, de bon matin ; cette heure à ne rien faire sera parfaite pour faire le point. Je m'installe rapidement à ma place, en première classe, obligé de faire bouger un jeune homme qui était affalé sur mon siège réservé. Une fois confortablement installé, je cale mes oreillettes et branche mon lecteur mp3 sur mon CD de musique de relaxation. C'est un cadeau de Noël qui avait beaucoup fait rire les bobos de ma belle famille ; trop “ commercial ”, trop “ new age ”, trop peu culturel pour eux, il me convient parfaitement. Je l'écoute assez régulièrement, surtout lorsque je dois évaluer mes prises de décision.

“Tout est sous contrôle”, je n'ai rien laissé au hasard. La nourriture est en quantité suffisante et de qualité, l'ordinateur à disposition sans mot de passe ; elle comprendra rapidement que je lui fais confiance. J'ai prévenu la voisine que j'hébergeais une étudiante ; elle a un double de clés qui ne devrait pas lui être utile, mais au cas où. Tout devrait se dérouler sans accroc. Je dois encore progresser sur la confiance en moi ; je me répète “Tout est sous contrôle” en guise de méthode Coué, alors qu'il n'y a aucune raison que la situation tourne au vinaigre. Me dénoncer ? Oui, elle le pourrait, mais sa déposition serait bien étrange après autant de temps passé enfermé chez moi, sans qu'elle ne cherche à m'adresser la parole. Elle dessine, je réponds à ses demandes : “Tout est sous contrôle”.

Le trajet en métro est un peu chaotique. J'aime descendre à la capitale, mais son côté cosmopolite m'a toujours un peu gêné. J'arrive juste à temps au lieu de stage : un imposant building surmonté d'un parvis très classe ; juste le temps de profiter d'un café et d'un croissant. Je sais par expérience que les formations de ce type sont éprouvantes, alors autant prendre des forces. Je scanne rapidement les visages et mémorise autant de noms que possibles inscrits sur les petits badges ; une majorité d'hommes, quelques femmes. Je ne pense pas être le plus petit manager de la promo, mais je vois bien que nous sommes en compagnie de gros poissons.

La cession commence de manière plutôt décontractée. Une brève présentation du contenu : “Gestion des conflits”. Les deux formateurs sont de cursus très différents, voire opposés. Le premier affiche un profil rond, bienveillant, psychologue dans l'âme ; le second se présente de manière beaucoup plus tranchante, plus drôle, plus cash. Je sais lequel des deux va vite me saouler. Je bats la mesure durant le tour de table ; je suis l'avant dernier à passer, c'est très bien ainsi, je pourrais adapter ma prise de parole en fonction de ce qui a été dit préédemment. Les trois petits jeunes sont impressionnés par les vétérans et les winners ; vient mon tour. Je cale mon débit de parole sur le tempo du “Boléro”. Aucun mot de travers, j'arrive à attirer quelques regards et obtiens même un petit éclat de rire sur ma conclusion. Je fais bonne impression, c'est exactement ce que je voulais. 

La première journée sera consacrée à un “jeu de rôles”. L'approche pratique du team building n'est pas pour me déplaire ; me sentant en confiance, je me lance pour le premier tour. Il est aussi difficile d'entamer que de conclure ; je suis ici pour apprendre, alors autant se lancer. Un des gros poissons oeuvrant dans la vente par correspondance se dresse face à moi, trop sûr de lui. Le formateur “psy” expose la situation :

On va commencer par un classique : L'employé est en retard, une fois de plus, or la période est tendue en cette fin de mois, les objectifs non atteints, alors il est temps pour le manager de prendre les choses en main.

Le formateur “cash” fait monter la pression :

Georges, ce sera vous le manager et Jacky, vous serez l'employé. Qui bouffera l'autre ? Tâchez d'être bons.

Nous prenons nos marques. Aucune indication sur le type de société qui nous emploie, ni sur le secteur d'activité ne nous a été donné ; on se croirait en plein match d'improvisation. Mon adversaire se la joue très fair-play en me serrant gentiment la main, comme avant un match de boxe. Je fais de même et j'en profite pour noter trois détails pouvant être utiles. Un comportemental : il a un tic de langage « je comprends bien » ; le deuxième, vestimentaire : sa braguette s'entrouvre à cause de la bedaine assumée ; le troisième : il pue de la gueule.

Nous avons chacun un bureau. Je m'installe et attends tranquillement ; il prend son temps. J'entends ricaner dans l'assistance : « Plus c'est long, plus c'est bon... » Comprenant qu'il cherche à attiser en moi l'impatience qui pourrait me pousser à la faute, je baisse la tête d'un air faussement contrit. Il en profite pour faire son entrée, mais je relève aussitôt le visage et lui balance, avant qu'il n'ait le temps d'ouvrir la bouche :

Monsieur Fucheau, je suis ravi de vous voir en d'aussi bonnes dispositions pour affronter cette journée qui s'annonce coriace.
Merci pour votre compréhension, monsieur Foucault.

Certains ricanent de nos choix de noms, qu'ils s'amusent à déformer en noms d'oiseaux. Le formateur “cash” réclame du calme dans l'assistance. Croyant s'en tirer aussi facilement, Jacky part rejoindre son bureau. Je lui plante dans le dos :

Excusez-moi, monsieur Fucheau, mais je n'ai pas bien compris le sens de votre phrase.

Il se retourne, s'avance vers mon bureau et me lance d'un air confiant.

Je voulais simplement vous remercier pour votre compréhension.
J'entends bien, monsieur Foucault, que vous compreniez que je vous comprends, mais en réalité, je n'ai toujours pas compris ce que je suis sensé avoir compris ?
Ma réplique fait mouche. Le vieux briscard rigole généreusement avec l'assistance ; manque de concentration. Il poursuit en riant :

Vous pouvez me la refaire ?

Je repousse gentiment sa main de mon bureau et lui indique du plat de la main l'endroit d'où il vient.

C'est vous qui allez me la refaire, votre entrée, monsieur Fucheau, en tâchant d'être plus clair cette fois.

Son visage se ferme ; je marque un point. Il fait demi-tour très brièvement, puis arrive en trottinant.

Bonjour monsieur Foucault, veuillez m'excuser pour le retard, le métro…
Monsieur Fucheau, je ne suis pas ici pour “excuser” ou non, mais pour faire tourner un service. 

La vente des forfaits new-porn 2.0 est très en deçà de nos objectifs ; objectifs qui ont été validés par l'ensemble de notre équipe ; équipe dont vous faites partie.

Mon choix de l'industrie du porno le déstabilise. C'est exactement ce que je cherchais à faire. Il ouvre la bouche, je le coupe.

Avant d'écouter votre justification, que je connais par avance, car vous me les faites tourner à raison d'une par semaine en fonction de ces cinq catégories – métro, réveil, soucis de famille, enfants, problèmes digestifs  – je souhaiterais vous faire part de mon unique incompréhension à votre sujet. En dehors de ceci, je n'ai rien à vous reprocher, mais je ne comprends pas bien pourquoi vous ne partez pas un peu plus tôt chaque matin, sachant que vous nous mettez tous les jours quinze minutes dans les dents, si je puis me permettre l'expression.

Il le prend avec le sourire, alors je poursuis :

Je comprends bien que vous n'ayez pas envie de perdre votre temps avec un détail insignifiant, mais je vous laisse faire le calcul : quinze minutes par jour, font combien par semaine ?

Il cherche...

Une heure quart, soit cinq heures par mois ; voyez-vous, mon supérieur n'a pas ma compréhension quand il s'agit de travail non effectué et pourtant rémunéré.
Mais enfin…
Enfin quoi, monsieur Fucheau ?
On ne va pas en faire tout un drame.
Vous parlez de drame, pas moi.
Vous marquez un point.
Je ne compte pas les points, mais le temps improductif, monsieur Fucheau ; alors, afin de ne faire perdre de temps à aucun de nous deux, je vous invite à régler votre réveil quinze minutes plus tôt ; et ce, dès demain matin. Est-ce un engagement que vous êtes capable de tenir, monsieur Fucheau ?

- Oui, monsieur Foucault.

Il baisse la tête et part rejoindre son espace  je lui en balance une dernière dans le dos :

- Une dernière chose, monsieur Fucheau ; votre braguette, s'il vous plaît.

Il se retourne face à l'assistance et constate, un peu honteux, la bévue. Les deux formateurs clôturent l'exercice. Je reçois un salve d'applaudissements, salue mon public sans en faire de trop, puis vais poser une main amicale sur l'épaule de mon adversaire.

Je profite de la matinée pour savourer ma victoire. Le vieux briscard ne m'a pas pris en grippe, mais disons que le reste de l'assistance sait où me positionner sur l'échelle de l'autorité. Le repas du midi est encore un peu sous la réserve ; l'ambiance monte, doucement. Je me mets naturellement à la table de mes deux voisins de cours. Jacky nous rejoint avec son plateau repas, nous lui faisons une petite place.

Durant l'après midi, les scènes s'enchaînent. Le formateur “cash” joue la carte concurrence. En fin de session, il me décerne la palme de la “casse and classe”. Je reçois le trophée virtuel avec amusement. Après la petite cérémonie, le formateur “psy” débite très brièvement son topo théorique en quatre points. 1. Évaluation du stress positif et négatif. 2. Apprendre à se taire. Il m'adresse un regard à ce sujet. Je lève la main, reconnaissant que c'est sur ce point que je dois progresser. 3. S'attaquer aux problèmes le plus tôt possible. 4. Impliquer son équipe dans les projets de l'entreprise. 5. Valoriser les succès. 6. Soutenir oui, assister non. En un mot, être ferme ; c'est exactement ce dont j'ai besoin.

Nous nous quittons sur le parvis du bâtiment. Un groupe de trois hipsters aux dents longues, qui se sont montrés plutôt véhéments durant les saynètes, m'invite à se joindre à eux pour la soirée. Ils me donnent une adresse comme point de rendez-vous ; chacun s'éparpille en fixant son écran de portable. J'aime converser avec des gens de mon rang.

Je passe un cinq à sept prolongé jusque huit, allongé sur mon lit deux places en zappant face à l'écran plasma. Mes collaborateurs voyagent en low-cost, le statut de manager m'ouvre la voie d'un confort mérité. Je me rends au lieu de rendez-vous : un restaurant wok très tendance situé non loin du Marais. Mes trois comparses, Luc, Franck et Édouard notent ma ponctualité, sans que je sois à l'avance. Nous pénétrons dans l'antre sombre, une musique électronique nous plonge dans une agréable ambiance feutrée, les odeurs titillent nos narines, les wokeurs se donnent en spectacle. Je découvre, le sourire aux lèvres.

Une fois nos larges bols remplis, la discussion s'engage. Ils font clairement du trois contre un ; leur objectif est de savoir si je suis de leur clan ou pas. Les piques s'enchaînent. Franck est marié avec enfant, mais assume le couple ouvert. Édouard est adepte de la prostitution propre ou des plans culs par cooptation. Luc est gay et décomplexé. Leurs poids en salaire annuel est impressionnant ; ils se moquent du mien et surtout de mon secteur d'activité. Après le sexe et le fric vient la politique. Mon “centrisme” les fait une fois de plus ricaner ; ils s'affichent tous anti-gauche, capitalistes, à droite, voire plus si affinités. Ils me baladent un peu trop facilement. Je prends une pause aux toilettes pour souffler et me resaisir, la joute est coriace. Je me passe de l'eau sur le visage, puis retourne dans l'arène.

Luc se la joue psychologue :

Faut nous comprendre, on veut savoir à qui on cause.

Franck se veut tolérant :

Tu découvres le fric, le luxe et le pouvoir ça se voit ; ce n'est pas un mal, moi aussi je suis passé par là, mais au bout d'un moment, il faut assumer.

Édouard se la joue cynique :

Moi c'est différent, je suis tombé dedans étant petit...

J'embraye :

Oui, j'ai noté ton nom à particule. Écoutez, ce que je suis, je le découvre chaque jour, surtout en ce moment ; c'est une période importante dans ma vie, je change, en profondeur. D'où je viens, je ne cherche qu'à m'en écarter ; quant à savoir jusqu'où je suis prêt à aller pour vivre ce que j'ai à vivre, je peux vous assurer être près à franchir des limites que vous n'imaginez même pas...

Mon propos les intrigue. Ils cherchent en vain à me faire parler ; ma résistance souple et ferme impose le respect, chacun voit en moi un partenaire potentiel. Parfait. Luc prend mon numéro, au cas où je serai apte à vivre de nouvelles expériences sexuelles. Édouard également, me parlant d'un de ses appartements qu'il s'apprête à mettre en vente, au cas où je me décide enfin à quitter la province. Franck fait de même, promettant de parler de moi à un chasseur de têtes.

Je quitte mes partenaires de soirée sur le tard, dans un bar à vins ; en marchant dans la rue aux réverbères jaunâtres, je me décide à héler un taxi, chose que je ne m'autorise jamais en temps normal. J'en ai assez de jouer à “monsieur tout le monde”. Une chose est désormais claire pour moi : c'est ce type de vie que je cherche, que je mérite. Je porterai désormais un regard autre sur le monde.


Chapitre 6 – Adèle

Journal d’une jeune femme séquestrée – 17-23 juillet

IL est parti plus tôt que d'habitude, laissant la porte de la cave ouverte ; étrange. Je me rue dans la cuisine dès la porte claquée. La persienne est fermée, premier signe ; deux gamelles de croquettes et deux bols remplis d'eau sont alignés, du côté de la porte, deuxième signe. J'ouvre le réfrigérateur ; tout est parfaitement préparé et rangé, par repas ; troisième signe ; monsieur tout le monde ne va pas rentrer de si tôt. Je compte ; il y a de quoi tenir au moins deux jours, voire une semaine, peut-être même davantage vu ce que je mange depuis que je suis dans cette cave. Le ralentissement du rythme de vie m'amène naturellement à réduire mon alimentation ; je ne fais rien ou presque, donc ne mange rien, ou presque. Mon corps baisse de régime, tout simplement.

Je passe la matinée dans la pièce à vivre, à écouter les informations : la baisse de consommation des vacanciers, leur tendance à tout négocier, les économistes qui analysent la situation, etc... Je me sens bien loin de toutes ces polémiques. Tout cela n'a, de mon point de vue, pas beaucoup de sens. Nombriliste ? Oui. Je suis résolue à me concentrer sur ma propre a situation, ce que je perçois, ressens et comprends ; à l'instant présent, le fait de ne pas être dans la cave m'apporte un sentiment de liberté.

Midi passé, IL n'est pas rentré. Je suis assise dans un transat au milieu du jardin. Cet après-midi, je me prends un bain.

C'est fou le pouvoir de l'eau ; ça détend à un point ! Je pense que j'ai du rester dans l'eau tiède pendant pas moins de trois heures. Je ne me sens pas coupable, je ne dérange pas. IL doit être en déplacement. C'est plutôt sympa de sa part de m'ouvrir sa maison, c'est une preuve de confiance.
Je fouille un peu partout ; le chat trottine derrière moi, comme un petit chien. Encore un qui traîne un problème d'identité, commenterait Sophie. IL ne cache rien. Je sais désormais qu'IL s'appelle Georges Leplat, qu'IL travaille dans les assurances. Ses fiches de paies attestent qu'IL occupe un poste à responsabilité. Aucune trace de relation d'amoureuse ; quelques photos laissent supposer qu'IL a une vie sociale. Tout rentre dans des cadres très précis : sorties entre collègues, retrouvailles entre amis du collèges ou repas de famille. Rien ne dépasse.

J'ai faim ; mon ventre est vide depuis ce matin ; je dois me nourrir. Deux pommes suffisent à apaiser mon maigre appétit. Moi qui avais besoin d'un petit régime, à ce rythme, je devrais retrouver ma ligne.

Je suis tentée de me coucher dans son lit. C'est peut-être pousser un peu trop loin ? Non, ce n'est pas prudent. S'IL rentrait en pleine nuit ? IL m'ouvre sa maison, ce n'est pas une raison pour squatter son lit. Enfin, qu'est-ce que je risque, dans le fond ? Non. J'opte pour le convertible.

J'ai dormi comme une fleur ; la tension se relâche, je me sens bien. Je vais prendre une tasse de thé sur la terrasse. C'est étrange, mais je ressens un désir intense. J'ai envie de sexe ; c'est purement bestial, ce pourrait être n'importe qui ; c'est d'ailleurs le côté perturbant de la chose. Je n'ai aucune image précise en tête, visage, position, corps ; enfin si, j'ai une putain d'envie de me faire bouffer la... C'est quand même bizarre cette situation, les changements que cela opère sur moi. J'imagine que lui aussi doit vivre différemment. Stressé ? Fier de sa puissance de mâle dominant ? Cynique ? Dans le fond, je ne sais rien sur lui.

Je continue d'explorer la maison. IL n'a pas pris son ordinateur portable avec lui ; celui-ci n'est verrouillé par aucun mot de passe. IL n'a peur de rien, laisse tout ouvert. Je ne me sens nullement coupable de farfouiller dans sa vie privée. Déception, je ne pensais pas que l'on puisse autant lisser sa vie ; ou bien la filtrer ? Peut-être cherche-t-IL à laisser paraître uniquement ce qui semble “ normal ” au regard des autres ? IL n'a presque pas de photos. Certes, j'en trouve un peu plus dans l'ordinateur, que la petite poignée qui est encadrée par-ci par-là, mais tous ces clichés sont sobres, standardisés et sans âme. Ma curiosité est orientée, je suis en quête d'éléments “ hors normes ” ; monsieur Leplat porte bien son nom, même culturellement ses goûts ne sortent pas de l'ordinaire. IL aurait pu être rasta-man dans l'âme, fumeur de joints, animateur dans une radio amateur dans une émission de chanson française, danseur de tango, ou encore puits de science en heavy-metal ? Rien de tout cela, son rapport à la culture est standardisé. IL écoute et lit ce qui passe à la radio et à la télévision, rien ne dépasse ; à moins qu'il ne soit tout simplement pas intéressé par la culture ? La liste de ses sites favoris est désespérante de normalité. IL a un compte facebook, copains d'avant, le bon coin... À part une jeune femme enfermée dans sa cave, ce bonhomme mène une vie tout ce qu'il y a de plus normale.

Je vide ma boîte mail. Des pubs, des lettres d'informations de sites ou blogs sur lesquels je suis inscrite ; quelques nouvelles de mes parents. Mon père s'y met peu à peu, surtout depuis qu'il a ouvert un blog de jardinage ; je réponds laconiquement en mentant par omission. Je raconte que c'est un peu dur de rester enfermée, mais que j'assume parce que c'est mon choix et mon erreur.

Je remets les choses à leur place. C'est très simple à faire, vu que chaque objet dans cette maison a un emplacement attribué ; même la décoration est réglée au millimètre. Quand bien même IL s'apercevrait que je suis entrée dans son intimité, je suis persuadée que ce ne serait pas grave pour lui, du moment que tout est remis en ordre. 

Avec le temps, nous arrivons au bout de ce mode de fonctionnement. IL m'enferme avec classe et bienveillance ; je suis une prisonnière modèle. La petite comédie de l'absurde normalité tourne en rond ; c'est bien dans ce registre que donne notre duo, ce qui n'est pas forcément rassurant, quand on voit la difficulté des dramaturges du genre à finir leurs pièces. “ La leçon ” de Ionesco, si mes souvenirs de Lycée sont bons, est potentiellement une pièce qui n'a pas de fin, ou disons que le serpent se mord la queue. Il en va de même pour Beckett : “ Fin de partie ” parle bien de la difficulté de mettre un terme à... Nous n'attendons rien, ni personne ; point de Godot ou de Mr ou Mme Smith. Non, nous attendons, avec la sagesse des nains de jardin, que l'un de nous deux brise la glace.

Je redescends dans la cave pour voir s'il me reste encore de quoi écrire ; non. Je prends un vieux carnet de cours déjà entamé, il suffit de trier les pages usagées. La porte claque. Je suis saisie puis, sans trop savoir pourquoi, je me sens rassurée. J'ai envie de lancer à la volée un « Coucou ! » ou « Alors, comment s'est passé votre journée ? », mais je me retiens. C'est complètement con ! J'espère qu'il ne m'a pas entendue. IL s'arrête devant la porte de la cave qui est restée entre-ouverte ; IL est juste là. Je m'approche, mais n'aperçois dans l’entrebâillement que ses fesses ; IL est accroupi et caresse son chat. « Comment vas-tu, Miaou ? » C'est bien la première fois qu'IL lui parle à son chat. Miaou, drôle de nom pour un matou ; le manque de fantaisie de ce bonhomme me laisse complètement pantoise. IL ne tardera pas à s'apercevoir que j'ai pris mes aises ; j'attends, le temps qui s'écoule est teinté d'une certaine tension ; rien ne se passe. IL n'est manifestement pas gêné par mon intrusion dans son espace de vie ; rien ne dépasse, une fois de plus.

IL veut que je sorte de mon trou, c'est ça ? Ni lui, ni moi n'avons décidé que c'était le moment de se mettre à table. Je ne suis pas certaine qu'il soit essentiel que j'écrive ce genre de banalités sur mon carnet, surtout si les pages commencent à manquer ; il est temps que je passe à une écriture plus lapidaire. De toute façon, raconter, réfléchir, supposer, étaler mes états d'âmes pseudo-analytiques ne m'apporte rien. L'essentiel sera désormais la communication.

Journée blanche. Rien à signaler.

Journée identique à la précédente, sans évolution significative au niveau de la communication.

Si c'est pour écrire ce genre de rapports administratifs, autant m'abstenir ; c'est faux, ça bouge. Depuis son retour, le 19 au soir donc, IL ne ferme plus la porte de la cave à double tour. “ Laisser une porte ouverte ”, est une expression très répandue, qui doit forcément faire partie du répertoire de Sophie ; les communicants ou psychologues l'utilisent volontiers. Si je suis la logique émetteur-récepteur, IL m'envoie un message simple : vous pouvez sortir. Donc, ce serait à moi d'aller vers lui ? Pourquoi moi ? Hors de question !

J'ai réfléchi et j'ai trouvé la solution : son jardin. La pelouse commence à être trop haute ; IL va donc devoir descendre dans la cave pour prendre sa tondeuse à gazon. IL est trop maniaque pour supporter que son herbe dépasse de la taille réglementaire. D'ailleurs, cela fait trois semaines qu'IL n'a pas fait de lessive. Parce que je suis dans sa cave ? Sans doute ; à moins que sa mère lui lave et repasse encore son linge ? Peut-être qu'IL est mal à l'aise au point de préférer aller dans un lavomatic juste pour m'éviter ? Certes, je ne suis pas beaucoup plus vaillante que lui ; mais, contrairement à lui, je ne suis pas en position de force. Tout ça pour justifier le fait que je n'ai toujours pas levé le petit doigt pour faire avancer le schmilblick ; je n'en ai pas envie. Je vais donc attendre, non pas Godot, Mr ou Mme Smith, ou autre absurdité de ce genre, non ; je vais attendre qu'IL descende dans la cave pour prendre sa tondeuse à gazon. Je serai assise juste à côté, le marteau dans ma poche ; IL sera bien obligé de me parler.

Chapitre 7 – Georges

Prise de tête n°2

Je m'appelle Georges Leplat. J'ai 41 ans. Je suis cadre dans une société d'assurance et n'ai pas souhaité prendre d'avocat. Je plaide coupable. Coupable de séquestration sur la personne de...

Je ne connais même pas son nom.

La raison pour laquelle j'ai décidé de ne pas prendre d'avocat est simple : je suis coupable d'avoir invité mademoiselle à pénétrer dans ma cave et de l'y avoir enfermée à double tour. Je reconnais ma faute et ne cherche pas à m'en défendre ; il n'y a donc pas lieu d’échafauder un argumentaire de défense.

“ Inviter ” n'est peut-être pas le mot le plus approprié ; cependant, je ne l'ai pas forcée. Le fait de ne pas prendre d'avocat jouera en ma faveur, c'est certain.

Pourquoi avoir posé cet acte insensé ? Je pourrais vous avancer un grand nombre de raisons qui expliquent mon comportement, mais aucune ne le justifiera. Stress, colère et surtout un profond énervement envers deux membres de ma famille.

Ce n'est pas utile de préciser qui.

Cette colère, je l'ai injustement reportée sur cette demoiselle. Le motif de mon acte n'est certes pas compréhensible sans le contexte, voilà donc comment cela s'est passé.

Le story-telling, la clé d'un procès.

C'était un soir ; un soir d'été étouffant, je rentrais d'un repas de famille houleux, en région parisienne ; j'étais particulièrement tendu sur la route. Les bouchons, la chaleur, et puis ce type qui m'a fait une queue de poisson...

Je dois rester centré sur mon propos.

… les bouchons, la chaleur et la colère. J'ai pris une pause dans une station-service ; c'est à cet endroit que Mademoiselle m'a abordé en me demandant de la déposer sur Lille. Nous sommes entrés dans ma voiture et avons pris la route. J'ai tenté, sans succès, de lier conversation ; elle avait le visage fermé, un masque imperméable au sourire.

C'est peut-être un peu trop écrit, trop maniéré, limite poétique ; la remarque sur son absence de sourire pourrait passer comme une forme de justification. Ceci étant dit, c'est un fait.

J'ai donc ressassé ma rancœur, celle due aux jugements qui m'ont été assénés lors de ce repas de famille. Ne parvenant toujours pas à communiquer avec cette demoiselle, que je conduisais à mes frais, j'ai reporté ma colère sur elle.

Retire à mes frais, ça fait radin.

Pourquoi sur cette personne ? Parce qu'elle était là, dans mon véhicule, mutique et nonchalante ; son attitude me faisait penser à ces gens qui croient que tout leur est du, cela m'exaspérait. J'ai donc pris la décision de ne plus “me laisser marcher sur les pieds”. De par ma profession, je connais les outils de négociation, de manipulation, la pyramide de Maslow, la PNL...

Ne pas étaler ma science.

Je maîtrise les outils pour mener à bien et de manière victorieuse une négociation, mais je ne les utilise jamais dans la sphère privée, même quand les autres sont froids, distants ou au contraire agressifs ou cassants. J'aurais pu, et sans doute avec grande facilité, clouer le bec à ces deux mêle-tout !

Surtout ne pas s'emporter.

J'aurai pu me défendre envers ces personnes qui me reprochent de ne pas faire comme tout le monde. Célibataire et sans enfant. Il m'aurait été très aisé de trouver des arguments contredisant leurs reproches, mais, les connaissant depuis longtemps, je sais par expérience qu'en tentant de leur tenir tête, on prend le risque de créer un scandale ; or, il s'agissait du baptême de mon neveu. Je me suis donc “ écrasé ”, comme à mon habitude. C'est précisément “ m'écraser ” que j'ai décidé de ne pas faire, face au comportement de cette jeune femme.

Ce n'est pas très bien amené ; si mon raisonnement est trop carré, cela pourrait passer pour du calcul. Non, je dois assumer le fait que j'ai perdu le contrôle ; j'ai lâché prise. Je pourrais peut-être citer la phrase de Francis : « Ça fait du bien de se lâcher de temps en temps, tu devrais essayer ! » ; non, ça ferait tentative de justification. Déjà, mon propos est limite « Ce n'est pas de ma faute si je l'ai séquestrée, elle ne m'a pas parlé pendant toute la route... », alors si j'ajoute « C'est la faute de mon oncle, de ma sœur et aussi un peu quelque part de mon collègue Francis. », je tombe en pleine déni juvénile.

Concrètement, j'ai cessé d'être “ sympathique ” avec Mademoiselle, qui ne faisait aucun effort à mon égard. Déjà, je la prenais en stop et en plus je rallongeais ma route en la déposant sur Lille ; j'estimais être trop gentil, une fois de plus. J'avais le sentiment de me faire “ écraser ”, encore et encore ; j'ai emprunté ma sortie habituelle. Lorsqu'elle m'a demandé si nous arrivions à Lille, j'ai simplement répondu : « Non ». J'ai bien senti son agitation et son inquiétude, mais dès lors, Mademoiselle a choisi de communiquer avec des phrases courtes, ironiques, à la limite du cynisme ; c'est de bonne guerre ; j'ai fait de même. Lorsqu'elle a émis l'hypothèse de prendre le bus, un dimanche soir vers minuit, j'ai pris conscience de sa profonde naïveté.

Je tiens le bon cap.

Je me suis donc garé chez moi, suis rentré dans ma maison en laissant la porte ouverte en me disant qu'elle aurait très certainement envie d'aller aux toilettes. J'ai donc fait sortir mon chat, posé ma valise au premier et lorsque je suis revenu, elle était là : affalée sur la chaise, accoudée sur ma table, son sac poisseux posé contre le mur blanc. À ce moment, des souvenirs du bac français me sont revenus : je ne suis pas grand amateur de littérature, mais j'avais particulièrement apprécié “ Bartleby ” d'Herman Melville ; cette réminiscence inattendue m'a soudain glacé. J'ai eu peur d'être tombé sur une mollassonne n'ayant qu'une seule phrase à son répertoire : “ Je préfère ne pas ”, justifiant son imposante intrusion chez moi. Cette hypothèse peut paraître stupide, mais je vous livre ce qui m'est passé par la tête, rien de plus.

Cette phrase pourrait induire que je cache certaines pensées.

“ Je préfère ne pas. ” Cette petite phrase me trottait en tête. J'ai attendu. Le temps me sembla long. L'était-il réellement ? Difficile à dire ; le ressenti l'était en tout cas et pourtant, elle n'avait toujours pas bougé. Je me suis donc dit...

Non je ne me suis rien dit. Là, tu inventes.

Je me souviens, je jouais avec mes clés dans la poche droite de mon pantalon, battant la mesure du “ Boléro ” de Ravel, dans l'attente qu'elle réagisse. Rien. J'ai donc ouvert la porte de la cave et l'ai invitée à y descendre du plat de la main, sans un mot. D'un mouvement de tête, je lui ai demandé de prendre son sac. Elle m'a regardé avec des yeux ahuris, puis s'y est engouffrée. Lorsqu'elle s'est retournée, j'ai fermé la porte en ricanant. Je ne comprends toujours pas pourquoi j'ai fermé la porte à double tour, non ; mais c'est un fait. Je suis monté et me suis endormi, lassé et épuisé par toutes ces tensions.

En réalité, je me sentais soulagé, voire même un peu fier d'avoir posé un acte qui sorte de l'ordinaire. J'avais cloué le bec à cette petite jeunette.

Le lendemain matin, j'ai pris conscience que je venais de commettre une grosse erreur ; je me suis rasé de près et je me suis juré de ne plus en faire une seule. Je ne pensais pas m'endormir aussi rapidement. Je n'avais aucune intention négative à l'égard de cette jeune femme, mais l'ayant enfermée dans ma cave durant une nuit, je ne pouvais pas la laisser partir sans m'assurer qu'elle ne me dénoncerait pas un jour ou l'autre. On parle tellement de diffamations, de faux témoignages... je n'étais pas rassuré ; j'ai donc pris toutes les dispositions nécessaires pour que son séjour dans la cave soit le moins insupportable. Je lui ai apporté de la nourriture en quantité et en qualité et ce à chaque repas. Bien sûr, j'ai oublié de nombreuses choses. La question des toilettes, de la douche, de la lessive... Il aurait été plus simple de parler, mais je ne pouvais m'y résoudre ; j'avais peur.

C'est ridicule, mais j'assume. Étant en position d'infériorité, j'imagine bien que sa crainte devait être bien plus importante que la mienne, mais ce qui m'effrayait, c'était sa réaction après coup. L'idée qu'elle puisse à court, moyen, voir même long terme me dénoncer, me faisait peur. Oui, cette jeune femme me fait peur.

C'est par peur de mal faire, que je n'ai rien fait. La suite, vous la connaissez.

Non, la suite, personne ne la connaît. Qui pourrait prédire ce qui se passera suite à tout cela ? Encore moins ce qui pourrait ressortir de cette plaidoirie. Je me vois déjà au procès, mais y en aura-t-il un ? Qui sait ? Personne ; c'est l'inconnu qui m'angoisse. Ce qui me chagrine dans le fond, c'est qu'il m'est impossible de trouver les mots, les phrases, la formulation pour faire comprendre que mon plus grand regret dans cet histoire, est que ma manière de m'affirmer ait pris cette forme, car de toute évidence, cette parenthèse m'était nécessaire.

Chapitre 8 – Adèle

Prise de tête n°2

Rectangles blancs en quantité géométrique remplaçant tout décor idyllique / Les compter un à un coûte que coûte / Dénombrer sciemment l'étendue de la détention la bizarrerie de la situation / Murs de briques blanches contre-nature du rouge pittoresque / Comme pour faire croire que la peinture rend propre alors que le blanc est juste plus salissant / Teinte vierge attirant les scories poussiéreuses du temps qui passe / Trop propre pour être vraie / Vérité démentie par cette épave féminine croupissant dans ce parallélépipède sous-terrain / Tâches d'urines félines dispersées par-ci par-là par de petits jets épars / Crasse et odeur rance conservées dessous le plancher des vaches.

Je ne l'accuserai jamais.
Non je ne le dénoncerai pas.
Ne pas m'avoir invité à ressortir à la limite.
Mais ce n'est pas défendable je le sais bien.
Non, je ne ferai rien contre lui rien directement.
Mais je laisserai des traces de mon passage dans sa cave.
Qu'il comprenne un peu beaucoup à la folie.
Ou alors pas du tout en passant à côté.
C'est le jeu des traces cachées.
Elles peuvent rester secrètes.
Je ne laisse que des mots.
Rien que des mots.

Invitée volontaire de son plein gré / Folle allumeuse de flammes perdues / Inutile de raviver les braises car elles rougissent d'un autre feu / Pas sacré pour deux sous / Sacrément foireux / Consacré à l'introspection / Brûlant les étapes de l'intériorisation / Feu sans éclat / Consumation de l'esprit fondant comme neige au soleil / Le plaisir de se laisser dissoudre dans la chaleur ambiante vécu en effet miroir au fond d'une cave froide / La peur de vivre l'inverse rend muette la jeunette qui croyait conter fleurette de retour auprès de sa Dulcinée fantasmée / La peur clouant le bec à la parole restant sans voix / Voie sans issue.

Toute cette histoire n'est que contradictions.
D'un point de vue purement éthique.
Enfermer n'est pas acceptable.
Se laisser enfermer non plus.
Victime et coupable.
Nécessaire duo.
Qui le brisera ?
Pas moi.

IL est l'icône du chromosome / Grand droit et sec / IL est au-dessus de tout / Du plancher / De la soumission / Du bon sens / IL est tout cela réellement ou hypothétiquement / Et pourtant demeure muet comme ELLE / Sans voix et réciproquement / Degré zéro de la communication / Résultat d'un mutisme mutuel / Les contraires ne s'attirent pas toujours / Inversement des polarités / Puis pas à pas peu à peu un fil se tisse / Ariane n'y est pour rien elle a oublié le rendez-vous / Acte manqué une fois de plus / N'empêche qu'il est là ce lien fragile et imperceptible / Relation ténue qui se compacte dans la boue du non-dit / La situation terre à terre rencontre un peu d'eau symbole de vie / La mélasse colle à la peau / Pas de gants qui tiennent face à cette matière volontairement créée / Mélange de deux fois rien rendant le tout suintant collant souillant / Étrange paradoxe de se sentir si sale dans un environnement si blanc.

Toute seule.
Toute seule comme une grande.
Toute seule comme une grande je me suis mise dans la merde.
Alors pourquoi donc irai-je lui chercher querelle discorde et ennuis ?
Je suis complice de son écart de sa petite folie de sa saute d'humeur.
Je dois y trouver mon compte quelque part ; oui, mais où ? Je cherche.
Toute seule comme une grande je cherche à comprendre.
Toute seule comme une grande.
Toute seule.

Parler c'est agir / Agir c'est s'engager / S'engager c'est risquer / Risquer c'est narguer l'erreur / L'erreur la faute la bévue triptyque culpabilisant qui tourne récursif dans l'esprit ampoulé de la détenue volontaire / Ne pas faire / Ne pas dire / Ne pas agir / Je préfère ne pas / C'est mon choix qui me rappelle vaguement des cours de littérature comparée / Agir c'est assumer le rôle de celui ou celle qui peut changer les choses / Le jugement est sans appel / Le verdict est posé / Un fait qui en induit aucun mais qui appose l'attentiste attitude / Attendre entre quatre murs blancs / La fonte des neiges / Calmement / Patiemment / Forcément.

J'écris ces pavés de mots au feutre noir sur son mur blanc.
Noir sur blanc j'atteste ma présence mon territoire mon histoire.
Je n'ai jamais vraiment su apprécier les tags et les graffitis.
Les miens sont complexes compacts denses ils sont pensés.
Pensées d'un instant T déjà envolé qui se retrouve sur des briques.
Je cale mon propos derrière les étagères poésie bien rectangulaire.
Ensuite je replace l'étagère ou le carton comme si de rien n'était.

Briser la glace / IL ou ELLE / Lui ou moi / Certainement pas moi, non / C'est à lui de le faire / IL m'a invitée à entrer / Il doit m'inviter à sortir / La règle s'impose d'elle-même / Je ne m'engagerai dans aucune discussion ou négociation / Cette maison est une prison de cristal / Tout y est clair et limpide / Aucun danger en vue / Hormis que tout s'écroule / Le silice est fragile / Un mouvement brusque / Un son trop aigu / Tout peut d'un instant à l'autre imploser en mille morceaux / Paradoxe naturel de la situation / Nature morte de peur croupie dans l'inapte inaction / Action réaction la chaîne est brisée / Seul le feu une inondation ou la foudre même pourrait faire vaciller cet état de fait.

Je sais.
Je sais que c'est idiot.
Il serait plus simple de parler.
Il n'est pas possible que cela se passe mal.
J'en suis totalement persuadée convaincue certaine.
J'assume la pleine responsabilité de cette retenue.
Et pourtant je me sens hautaine ou lâche.
Et même les deux à la fois.
Je sais que c'est idiot.
Je sais.

Après est la grande inconnue de cette curieuse équation / Ces murs blancs sont familiers de mes yeux mes mains mon nez / Connu comme le mur blanc / Surface de projection de toutes les spéculations mentales / Livre ouvert sans pierre fendre / Expression libre vivement conseillée / Ou au contraire proscrite / Le tout bien caché derrière ses caisses ses armoires ses impeccables rangements / Derrière chaque emplacement ma prose verbeuse et chétive / Lui rappeler tout ce temps perdu à plonger dans l'intime conviction que tout ceci n'a aucun sens / Trace indélébile de ma captivité / Preuve irréfutable de cette réalité / Quand un déménageur ou un ami ôtera un carton / Il découvrira le fruit de cette folle décision / Ceci est ma réponse / Pour sûr je ne souhaite pas que quelqu'un me lise / Surtout pas lui / Mais il ne m'est pas possible d'en rester là / Ce sera mon acte caché mais pas manqué / Jusqu'au jour où je n'y serai plus / Après moi le déluge / Être ou ne pas être là / Un jour où l'autre je ne serai plus là / Ne pas être là

Je voudrais bien voir sa tête lorsqu'il découvrira.
Juste voir sa réaction par simple curiosité.
Un peu teintée de vengeance refoulée.
Oui j'avoue me sentir satisfaite.
D'en avoir eu l'idée.
Puis de le faire.


Chapitre 9 – Georges

Je dois te parler d’un truc

Rentrer en communication ; entamer la discussion ; provoquer le débat... je n'y parviens pas. Tout ce que je suis contraint de faire dans le cadre professionnel me paraît insurmontable dans ma vie privée. Privée, le problème est bien là ; la situation n'est ni légale, ni morale. Certes, je ne cesse de me répéter que je n'ai jamais eu d'intention négative à l'égard de cette jeune femme, mais une chose est certaine : il n'est absolument pas envisageable que cette histoire quitte la sphère privée. Non, cela doit rester entre nous. Après trois semaines, je sens le mur de l'impasse se rapprocher. Si je n'arrive pas à parler avec ELLE, je dois peut-être en parler à quelqu'un d'autre ? Quelqu'un de confiance... Joseph. Mon ami de toujours. Mon pote de toutes les galères – ma vie n'en comporte guère –, mon compagnon de toutes les grandes étapes, Joseph, mon meilleur ami.

Le rendez-vous est fixé au “Noctambule , un café lounge situé dans une rue pavée de la vieille ville ; je me gare à quelques pas, sur une des rares places non payantes encore libres. Malgré l'orage qui est venu apporter un peu de fraîcheur dans l'après-midi, la chaleur est toujours écrasante. J'entre dans le bistro, l'ambiance est moite, sombre et pesante ; la musique lente, sourde et répétitive. Je n'aime pas ce genre de cafés. Je l'ai choisi sur internet, sachant que Joseph est amateur de cocktails et surtout parce que je cherchais un endroit calme et discret pour parler. Le troquet est désert, ce sera parfait. Joseph n'est pas encore arrivé.

Un quart d'heure de retard. La serveuse, qui porte des rastas et des piercings, est déjà venue à deux reprises prendre ma commande ; je lui ai répondu que j'attendais un ami. La troisième fois, elle se montre un peu plus insistante :

Il vous a peut-être oublié, votre “ami” ?

Elle appuie bien sur les guillemets ; je lui lance un sourire crispé, elle s'en va. Je saisis mon portable et commence à rédiger un texto ; alors que j'ai le nez dans mon petit écran, la voix chaude et claquante de Joseph me fait redresser la tête.

C'est comme ça qu'on accueille son ami ?
Je me demandais si tu ne m'avais pas oublié.
Quand on a des mômes, la vie change...

Nous nous faisons la bise ; c'est une marque de différence entre mes amis et mon meilleur ami, un peu comme s'il faisait partie de ma famille. Joseph se penche sur la table.

C'est quoi ce boui-boui ?
Je voulais un endroit calme.
Dans le mille, on ne devrait pas être dérangés. À mon avis, ce n'est pas une affaire qui fera long feux ; je ne perds jamais un pari à la chambre de commerce.
Vous pariez sur quoi ?
La durée de vie des boîtes.
Spécial comme jeu, non ?
Vous aussi les assureurs, vous devez avoir vos petits jeux, j'imagine ?

Joseph est toujours aussi vivace, mais j'ai du mal à le “retrouver”. Sa présence est teintée d'une distance, d'un ton désabusé et d'une fatigue trop envahissante ; la rencontre commence sur une fausse note. Nous nous accordons un moment de répit, le temps de choisir nos boissons, mais la serveuse arrive au trot. Elle s'acharne à décrire le contenu de chaque cocktail, alors que tout est écrit sur la carte et que notre choix est déjà fait, mais preuve est faite qu'elle a bien appris sa leçon. Son sourire en coin vers Joseph ne laisse aucun doute.

Coquine la jeunette, mais pas mon genre et puis j'ai ce qu'il faut à la maison !
Comment va la petite famille ?
Ça va, ça va. Carole est égale à elle-même ; les mômes poussent. Enfin, parlons de toi ! Toujours rien ?
Non, pas vraiment.
C'est pas vraiment une réponse ça. Quelqu'un en vue ?
C'est à dire que c'est compliqué...
Ne me dis pas que tu t'es embarqué dans un plan sur internet ? C'est arnaques et compagnie les rencontres en ligne.
Non, ce n'est pas ça...

Joseph lève les bras au ciel et hoche la tête à la négative comme il a l'habitude de le faire, sauf que cette fois, son sourire n'est pas empreint de complicité amicale ; non, il est juste sarcastique et cela me blesse. La serveuse apporte les deux boissons et l'addition ; je m'en saisis et règle avec un billet de vingt.

C'est pour moi.

La jeune femme retourne au bar. Joseph prend la note.

À ce prix-là, je veux bien. Et je suis pas sûr de pouvoir t'offrir un second tour.
Je comprends.
Moi, ce que je ne comprends pas, c'est que tu m'aies emmené dans ce drôle d'endroit. T'aurais pu venir à la maison, voir la petite ? Trois ans maintenant. Et son petit frère, il commence à marcher. Ce sera un footballeur ! Oui, j'oubliais, monsieur n'aime pas le foot !

Joseph goûte en silence.

C'est dégueulasse ce truc. Et toi ?

J'aspire une gorgée, grimaçant.

Fais voir ?

Il attrape ma paille, puis lâche en ricanant.

Le tien est nettement plus dégueulasse que le mien ; bien fait pour toi, ça t'apprendra à m'emmener dans des endroits bizarres.

Je montre la paume de ses mains, m'avouant vaincu. Il lance d'un ton désabusé.

Carole avait bien reniflé le plan.
Quel plan ?
Ton invitation “entre hommes”, c'est pour me faire une annonce.

Je marque une hésitation, mais il ré-attaque.

T'as perdu ton boulot ?
Non...
Alors quoi ? Crache le morceau !

Je me sens coincé. L'idée que tout soit raconté à Carole, cancanière émérite, me coupe l'envie de causer ; elle serait capable d'aller déballer l'affaire sur son blog ou sur un forum féministe. Joseph sent mon malaise.

Tu vas quand même pas me faire le coup de Freddy ?
Freddy “du collège” ?
Oui, Freddy “du collège”. T'as pas su ?
Non, je ne suis pas en contact avec lui.
On se demande avec qui tu es encore en “contact”. Je te poste des trucs sur facebook, tu ne réponds pas ; et puis, franchement, t'as pas beaucoup d'amis mon pauvre Georges.

Je n'aime pas quand il prend son ton de grand frère et puis l'adjectif pauvre associé à mon prénom me raconte tellement de choses...

J'ai ouvert un compte pour faire comme tout le monde...
… mais ça ne suffit pas d'ouvrir un compte. Faut se mouiller. Faut se lâcher !

Je hausse les épaules.

Donc tu ne sais pas pour Freddy ?
Tu meurs d'envie de me le dire, non ?
Peut-être pas.

Il attend, puis reprend.

C'est chiant quelqu'un qui tourne autour du pot, non ?

Il marque un point. Je continue à creuser le sillon de la justification.

Oui, bon ce n'est pas facile à expliquer...
Pour Freddy non plus ce n'était pas facile à expliquer, mais il a sauté le pas.

Silence. Joseph finit par lâcher :

Il va se marier.
Cool. Qui est l'heureuse élue ?
Thomas.
Thomas “du collège” ?
Oui, Thomas “du collège”. Depuis tout ce temps, ils étaient ensemble. Alors que nous, on rêvait de tripoter des nichons, eux ils se taillaient des pipes dans les chiottes.

Long silence. J'avale une gorgée du liquide infect, puis commente :

Ils font ce qu'ils veulent...
Je te vois venir. Attends, je suis pas homophobe, mais bon t'avoueras que ça fait quand même un peu bizarre, non ?

D'un geste de la main, je l'invite à baisser d'un ton.

Pardon, je m'emballe, je m'emporte, mais je m'exprime, moi !

Joseph lâche un ricanement méchamment moqueur ; je secoue la tête de déception. Nous avons partagé beaucoup de choses et nous voilà maintenant distants, nous jaugeant comme des pitbulls attentifs au moindre faux pas de l'adversaire pour mordre là où ça fait mal. Nos routes se croisent moins régulièrement, surtout depuis qu'il est papa, mais nous sommes toujours restés sur des voies parallèles ; ce n'est plus le cas, nos chemins se sont écartés. Aujourd'hui, ils se télescopent ; une parenthèse se referme.

T'es vraiment devenu bizarre, Georges. Je t'ai toujours apprécié, compris, mais franchement, là...
Bouche bée, langue pendante, sans répartie, dans l'expectative. La vie, ce n'est pas un quai de gare ! Les opportunités, il faut les saisir. T'as tout pour toi : une maison, un bon poste dans une boîte qui n'est pas prêt de couler, tu es mince sans même faire de sport, mais voilà, au rayon sociabilité, t'es plutôt low-cost.

Joseph ricane de sa répartie ; je l'accompagne. Nos rires s'alimentent, se mélangent, la saveur aigre-douce vire au légèrement acide, puis au sévèrement pimenté. J'avais l'intention d'avouer, de parler, de me confier et me voilà engagé dans un duel. J'achève mon cocktail d'une longue aspiration qui me vaut une vilaine grimace, puis je relève la tête.

C'est marrant, c'est a peu près la même réflexion que je me faisais à ton sujet.

Joseph hoche dubitativement. Je poursuis.

Sauf que ton rayon sociabilité est forcément bien plus fourni que le mien. Par contre, celui de l'amabilité et de la sincérité est digne de la grande braderie.

Joseph accuse le coup. 

Surpris que le petit assureur soit rompu à ce genre d'exercice ? Je peux même te dire que je suis plutôt pas mauvais à ce jeu là.
Joseph cligne des yeux et baisse le menton.
OK. On va dire que j'ai été un peu cassant, mais apparemment ça n'a pas été vain, vu que tu es enfin réveillé. Bon, tu vas me dire ce que tu avais prévu de m'annoncer, ou pas ?

Je tapote sur mon verre, en esquissant vaguement le rythme du “Boléro”, puis relance la joute.

C'est chiant d'attendre ?
Ça devient franchement pénible.

Un long silence. Joseph lâche dans un souffle :

Alors, tu me le dis ou pas ?
“Je préfère ne pas”.

Il éclate de rire.

C'est pas vrai, t'en es encore là ! La susceptibilité maladive. Les citations littéraires qui n'intéressent personne ! Bartleby, c'est « has been » ! T'es complètement à côté de la plaque ! Autour de toi, au cas où tu n'aurais pas remarqué, ça change, ça bouge, faut s'adapter !
Vu ce que “l'adaptation” a fait de toi, je préfère progresser vers d'autes voies.

Un long silence. J'affiche un petit sourire victorieux, mais je reste sur le qui-vive. Joseph plisse les yeux et lance :

J'ai vraiment perdu assez de temps avec toi !

Il se lève et me tend sèchement la main. Je la lui présente mollement, un peu éberlué ; quelque chose est brisé. Tout est allé si vite ! Nous nous sommes toujours fait la bise. Joseph quitte les lieux ; je me sens un peu abasourdi, les derniers restes d'amitié viennent d'être brûlés. J'observe Joseph ; juste avant de sortir, il se penche au bar et glisse une réflexion à la serveuse. Elle déboule, la mine pincée.

Pas aimable votre copain. Je vous ressers autre chose ?
Si vous avez un truc moins dégueulasse à me proposer et dans des prix un peu plus raisonnables, je ne suis pas contre.

À la limite de l'implosion, elle fait demi-tour, puis file en arrière salle. Je savoure mes deux victoires. 

Très vite, un grand rasta baraqué déboule vers ma table.

Alors comme ça le monsieur n'est pas satisfait de nos cocktails ?
Manifestement, je suis le seul client qui soit venu se perdre dans votre troquet.
Alors le monsieur il va gentiment se lever et sortir de l'établissement.
C'est dommage, j'avais une soudaine envie d'un cocktail à base de pisse ou de vinaigre, je ne sais pas moi...

Le type m'attrape par le col, me traîne jusque la sortie et me pousse dans la rue. Surpris par la soudaine lumière, je reprends mes esprits. Le gars occupe presque toute la largeur de la porte. Je cherche mes clés. D'un regard furtif, je vérifie des deux côtés pour tenter de me rappeler où j'ai garé ma voiture ; je ne sais plus. Le tapotement de pied impatient du videur me fait comprendre qu'il est temps de décamper. Tête baissée, je fonce vers la droite, tout en vérifiant une fois de plus que j'ai bien mes clés, mon portefeuille... BING ! Je me prends un poteau en pleine figure. Je me tiens le front et titube, un peu sonné. Le rasta ricane dans mon dos :

Quand on s'amuse à se faire peur, des fois, ça peut faire mal !

Piteusement, je retrouve mon véhicule. Un clic, les warnings clignotent. J'entre dans l'habitable et rabats le pare-soleil dans le même mouvement. Mon arcade droite est rouge et enflée. Un long temps s'écoule, les yeux dans les yeux, face à face avec le miroir ; un petit rictus de défi vient redresser le coin de ma lèvre droite. Ça fait du bien de se lâcher de temps en temps ! Le plaisir un peu perfide d'avoir cloué le bec de manière théâtrale à mon vieil ami d'enfance, que je rêvais un jour ou l'autre de moucher, me fait vite oublier la douleur.

Je glisse la clé dans le contact, fait ronfler le moteur, puis m'engage sur la voie pavée. Rouler, tourner, au hasard, juste pour trouver ce que je cherche. Quoi ? J'ignore ce dont j'ai besoin, mais je suis bien décidé à le trouver. Lunettes de soleil, fenêtre conducteur ouverte et radio calé sur “Nostalgie”. “La salsa du démon” fait vibrer mes enceintes. Un groupe de jeunes note du regard ma voiture arrêtée au feu. Les visages oscillent de dépit. “La grande classe !” Dès que le feu passe au vert, je démarre en essayant de faire crisser mes pneus. Un échec de plus. “Le démon de minuit” prend la relève sur les ondes. C'est décidé, ce sera une soirée d'enfer. “Ce soir, je me la mets minable.”
Je gare ma voiture devant chez moi, puis marche au pas de course jusqu'au bistro le plus proche. J'ouvre la porte d'un café sans âme, sans style, et sans vie. Les discussions des quelques habitués se poursuivent, mais les regards fondent sur moi ; je ne leur adresse aucun regard, pas même au patron à qui je commande un verre de vin blanc, en scrutant le comptoir en bois. Le maître de maison, un massif bonhomme aux cheveux rasés grisâtres, ricane en servant les verres à la chaîne. L'attraction commence à intéresser les autres clients, qui s'approchent de moi.

Alors, on a un gros chagrin ?
Le boulot, ça va, ça vient...
Les femmes, je vous jure !

Je ne réponds pas, trop concentré sur mon objectif : vider la bouteille. Ce but en cache un autre : oublier ; mais je n'oublie rien. Le sourire dégoûté de Joseph. Le rire moqueur du videur. Le regard provocateur de l'ado au feu tricolore. L'orage menaçant. Cette télé qui braille dans ce troquet qui ne ressemble à rien. Les chiens qui transforment les trottoirs en champs de mines. Ce patron qui met en garde contre l'abus d'alcool, mais qui prend bien soin d'encaisser le liquide à chaque commande. Ce vin, qui n'est même pas frais. Ces piliers de comptoir, qui se rapprochent dans l'espoir de se faire offrir une tournée. Cette fille enfermée dans ma cave !

Tout s'enchaîne en un claquement de doigts. La cause ? Un bruit un peu plus fort dans le téléviseur, à moins que ce soit un rire plus appuyé que les autres, ou encore un commentaire sarcastique de trop ? J'écarte brusquement les bras en marmonnant « Vous me faites tous chier... », perds l'équilibre, puis chute lourdement de mon tabouret. Éclats de rires. Je m'agrippe à la barre repose pied du comptoir sensée rappeler les saloons. Un des clients me tend la main. Je l'attrape et tire pour le faire basculer. La colère du type déforme son visage, qui n'hésite pas une seule seconde. Un coup, deux coups, trois coups de poings. Je reçois, sans chercher à me défendre. Un autre gars rapplique avec une rafale de coups de pieds dans les jambes. Je ne me protège toujours pas, je souris, puis explose d'un rire qui énerve encore plus les gaillards qui me frappent de plus belle. Soudain, le patron écrase le plat de sa main sur le comptoir : « Ça suffit maintenant ! »

Sans trop savoir comment, je me retrouve sur le pas de la porte du café, complètement perdu, mais content ; content d'avoir trouvé ce que je cherchais, une bonne veille bagarre dans un bistro pourri. Un cliché auquel je n'avais jamais goûté. Les derniers coups reçus au visage doivent dater du collège. Ces sensations lointaines trouvent une soudaine utilité : me sentir vivant.



Chapitre 10 – Adèle

Journal d’une jeune femme séquestrée – 24-25 juillet

Étrange soirée : IL rentre tard ; d'habitude, IL est discret et silencieux, ce soir, non, IL est agité, pressé et stressé, IL baragouine comme s'IL réglait des comptes avec des gens. J'ai d'abord pensé qu'IL était au téléphone, voire même qu'IL était accompagné, mais non ; IL est seul, comme toujours. Je n'ose pas sortir de la cave. Miaou descend pour me faire un petit câlin ; il doit sentir que quelque chose ne va pas. Depuis que je passe mes journées en surface, nous nous tenons compagnie.
IL escalade les escaliers du premier en faisant beaucoup de bruit, puis finit par redescendre en braillant « Miaou, t'es où ? » Sa voix pâteuse et sa diction hasardeuse laissent présager qu'il est sérieusement alcoolisé. Son phrasé est malhabile ; IL ne doit pas boire souvent. Ce soir est une occasion particulière. Sa voix, les objets entrechoqués, la porte du premier qui claque... Je n'ai pas peur, non, je me sens juste mal à l'aise. Le chat remonte lentement, me laissant seule ; je suis tendue, mais je n'ai pas peur, non. Ce bonhomme est en train de vivre “un grand moment de solitude”, comme dirait Sophie ; sauf qu'IL sait très bien que je suis présente dans sa cave, auditrice de son mal-être.
Que faire ? Monter, l'aider, le soutenir, lui parler ? Non ! J'ai décidé, et je m'y tiendrai, que, si nous devons nous adresser la parole, je n'en prendrais pas l'initiative. C'est lui qui a commencé. Querelle de cours de récréation ? Peut-être, mais je n'en démordrai pas. C'est bien lui qui m'a invitée à descendre dans sa cave avec l'intention de m'y enfermer. IL s'est bien comporté par la suite, certes, mais IL n'a jamais fait le geste inverse : celui de m'inviter à sortir de sa maison. Jamais. IL a donc fait le choix de me retenir chez lui. Cette décision est une raison suffisante pour ne pas chercher à l'aider à se sortir de cette situation dans laquelle IL s'est mis tout seul, comme un grand.

Je cogite, je rumine, j'imagine des kyrielles d'hypothèses : et s'IL avait fait un pari ? Le petit chef assureur aurait comme péché mignon d'être parieur ? Entre copains ; ou sur le net ? Le défi de l'année : enfermer une femme chez soi pendant une durée déterminée ? Pourquoi pas, mais quelle durée ? En toute logique, ce doit être un chiffre rond : un mois, non, deux semaines, trois semaines ? Personne ne mise sur des durées bancales. Ce soir serait donc celui de sa victoire ? Ou au contraire, ses amis parieurs refuseraient de le croire ? Non, dans ce cas, IL les aurait fait venir, pour leur fournir la preuve. Peut-être me prend-t-IL en photo quand je dors ? Non, cette hypothèse est bidon. IL va mal et je n'ai pas envie de lui venir en aide, les faits sont là. 

Merde, IL parle à son chat maintenant ! J'essaie de comprendre ce qui lui est arrivé. Je ne saisis pas bien ce qu'IL raconte, tout est si décousu. Seuls des fragments me parviennent. “Joseph” est le prénom qui revient en boucle ; “ l'autre rastaquouère” aussi, IL parle aussi d'une “petite allumeuse” ; non, il ne peut pas s'agir de moi. “Bistro de bobos”... IL serait donc allé prendre un verre dans un “bistro de bobos”, même s'IL prétend préférer “les bons vieux cafés de soûlards”. Je demeure sceptique sur ce point ; trop sage, trop droit et trop propre pour traîner dans ce genre d'endroits. IL fait une pause. Recoller les pièces du puzzle. Un : IL est allé boire un verre avec un ami dans un bar à cocktails. Deux : cela ne s'est pas bien passé, ni avec son ami, ni avec le tenancier de l'établissement qui semble être “l'autre rastaquouère”. Trois : IL a échoué au bon vieux café de soûlards près de chez lui. “IL se l'est mis minable !”. dirait Sophie ; je viens de dire cette phrase à voix haute. La main sur la bouche, j'écoute d'une oreille inquiète, mais IL poursuit son baragouinage au pauvre chat qui n'a rien demandé. IL répète en boucle qu'IL ne fait jamais ça. « Je voulais juste lui parler ! » IL le dit bien fort. “Pour que j'entende, c'est ça ?” cette fois, je suis certaine que la phrase n'a pas franchi le seuil de la parole. La voix du pauvre bougre est misérable ; IL n'a pas faim, IL se sent mal, IL va... Oui, IL y va, IL vomit dans les toilettes. C'est pitoyable.

IL est en retard ce matin, je pense qu'IL a dormi dans le salon. Je l'ai entendu appeler à son bureau, IL a raconté qu'IL était tombé dans les escaliers ; le mensonge lui va très mal. Il est dix heures passé. Je suis pressée qu'IL s'en aille. J'ai très envie de pisser, mais absolument pas envie de croiser sa tronche, surtout si elle est amochée.

Quel bordel ! Les chiottes sont dégoûtantes, hors de question que je nettoie ses conneries. Je monte me soulager au premier ; l'armoire à pharmacie est ouverte, le sol est jonché d'emballages de compresses et de taches sombres. IL s'est peut-être fait méchamment cogner ? Bien fait pour sa gueule ! C'est mesquin, je sais, mais je le pense sincèrement. Quand on s'amuse à se faire peur, des fois, ça peut faire mal.

J'ai envie de me détendre ; je joue un peu dans le jardin, avec Miaou, un gentil matou castré. L'herbe dépasse de loin le haut des chevilles ; il y a du laisser-aller, monsieur Leplat ! La voisine de droite fait pendre son linge à la fenêtre du premier ; je me sens comme prise en faute, d'une part, parce que je ne sais pas vraiment si cette phrase est restée dans ma tête ou non, et d'autre part, parce que je ne me sens pas réellement autorisée à profiter du jardin. La dame, qui porte avec élégance une quarantaine assumée, me fait un signe amical de la main avec un sourire. J'affiche en retour un sourire crispé, persuadée que son sourire est rempli de sous-entendus, puis me penche vers le chat et lui glisse à l'oreille : « Tu te rends compte, Miaou, on va finir par me prendre pour sa maîtresse. »

Je passe l'après-midi allongée sur le transat dans le fond du jardin, en profitant du soleil. Je me choisis un de ses livres grand public, mais m'endors au bout de quelques pages ; je me réveille le visage brûlant ; le soleil a sans doute laissé une trace de son passage sur mon front. Le ciel se couvre, ma petite robe est un peu trop fine pour l'orage qui s'annonce. Un petit vent s'est levé ; je descends à la cave pour me changer. D'habitude, quand je remonte “à la surface”, je porte mon baggy avec le marteau dans la poche droite, le manche bien visible ; ne pas relâcher la garde, surtout si le bonhomme se met à faire n'importe quoi. Prudence. Je remonte armée et vêtue pour affronter le changement qui s'annonce. Un petit coup d'oeil à l'horloge me confirme que j'ai encore un peu de temps avant son retour. Je m'allonge sur le transat. La voisine réapparaît à la fenêtre :

Ça va craquer.

Je regarde le ciel, puis la voisine :

Apparemment.
Vous n'êtes pas d'ici, vous ?
Non, du midi.
Vous n'avez pas choisi la meilleure destination pour le soleil.
C'est le moins qu'on puisse dire.
Allez, bonne lecture, et attention au coup de foudre.
Ça ne risque pas...
Ça tombe toujours qu'on s'y attend le moins !

Elle ferme la fenêtre ; je me cale confortablement dans le transat et ouvre le livre en baillant.

Réveil en sursaut ! La tondeuse à gazon orange flotte au-dessus de l'herbe. IL est face à moi, en tenue décontractée “de jardin” ; son visage est gonflé, la bosse violacée qui surligne son arcade droite, associée à son sourire forcé, lui donne un air inquiétant. Prise au dépourvue, une fois encore. Certes, j'ai un peu provoqué le destin, mais je pensais maîtriser la situation. IL s'approche. Je cherche le marteau dans ma poche ; il est tombé. Quelle conne ! J'évite de le chercher de manière ostensible. La tondeuse trace une longue allée verte vers moi ; je m'efforce de répondre à son sourire sans être trop crispée, puis soudain mes lèvres se détendent. C'est lui qui vient vers moi, mon plan à fonctionné. Je n'étais pas dans la cave au moment où il est venu chercher la tondeuse, mais je ne m'étais pas trompée, IL allait finir par le faire. C'est maintenant. Arrivé devant le transat, IL coupe le bourdon électrique et lance : « Vous prenez vos aises. »


Troisième partie

Chapitre 1 – Adèle

Blanc-Nez

Dimanche matin, le quatrième ; je bois mon café entre deux bouchées dans une pomme fraîche et acidulée, tandis que Georges prend sa douche. Je suis passée la première. Il n'avait pas mis son réveil, sachant que le bruit de la salle de bain le réveillerait. Il descend frais et habillé : bermudas, polo de marque, tennis aux pieds et chaussettes basses ; aucune faute de goût. Même décontractées, ses tenues semblent sortir du pressing. Il prend à son tour son petit déjeuner pendant que j'écris sur mon carnet. La radio confirme que la journée sera chaude. J'ai mis ma robe. Le chat câlin du matin comprend qu'il va se retrouver seul toute la journée ; il profite des dernières caresses volées à l'un et à l'autre. Georges avale très rapidement son frugal repas, débarrasse, puis se tient debout dans l'encadrement du couloir.

Prête ?
Prête.

Ce fameux jour du premier pas a ouvert une nouvelle “parenthèse” dans notre relation ; depuis, je me laisse porter par son élan enjoué. Son envie de “se reprendre en main” laisse derrière lui un sillage vertueux ; la plaie de ma détention cicatrise peu à peu, tout comme les contusions sur son visage. « Avec tout ça, vous n'avez même pas visité la région » ; « Avec tout ça » signifie qu'il est bien conscient de l'étrangeté du contexte. S'il ne l'avait pas dit, j'aurais pu lui répliquer « Et pour cause ? », ou, plus incisif « La faute à qui ? », mais je ne l'ai pas fait. Aucun de nous deux ne se risquerait à brouiller, au profit d'une répartie trop facile, une relation qui se clarifie peu à peu. Notre mode de communication est convenu, policé et attentionné, le vouvoiement est de mise. Un basculement vers le tutoiement impliquerait qu'une nouvelle étape soit franchie ; une chose à la fois.

Je m'habitue au fait qu'il ait souvent quelque chose à dire, un avis à donner ou une anecdote à raconter. Il sait aussi se taire ; si ce n'était pas le cas, je ne pourrais pas le supporter. Ses commentaires me rappellent les guides des voyages organisés. Mes parents voyageaient exclusivement en autocar ; au début, je n'aimais pas, parce qu'il n'y avait jamais d'enfants de mon âge, alors ils m'ont permis d'inviter à chaque trajet une cousine, un copain ou une copine. Je me suis prise au jeu. Lorsque ma mère annonçait la destination du prochain week-end, je me faisais une joie de réfléchir à qui j'allais pouvoir inviter. Au collège, on se moquait de moi : « c'est un truc de vieux. » Je continuais à y participer en râlant, pour le principe et puis avec le temps, les mêmes destinations finissaient par revenir, alors je me suis lassée. Au lycée, je ne me joignais à mes parents qu'une ou deux fois par an, pour mes “préférées” ; c'était ma manière “un peu bizarre” de lier connaissance avec une nouvelle copine. J'éprouvais un réel plaisir à partager ces escapades, ces paysages, ces kilomètres de bitume, ces visites guidées avec une fille de mon âge, mais la réciprocité n'a jamais été au rendez-vous. Les derniers voyages, je les ai partagés seule avec mes parents, comme avant.

Je pense à cela tout en regardant sur ma droite ; je me surprends à sourire, presque prête à lâcher un petit rire. Georges relève, m'invite à développer, mais je n'ai pas envie de lui raconter ma vie. Je n'en n'aurais sans doute jamais envie ? Je me contente d'un sourire remplaçant un « non, rien ». Il lève le plat de la main de son volant en guise de « Comme vous voulez ».

Ce bonhomme a le don parfois de lancer d'absurdes pavés dans la marre. Étudiante en beaux-arts ? Je m'efforce de visualiser mes premiers essais de communication sur post-it. Je n'aime pas quand le bavardage approche de trop près cette frontière sensible ; il se sent également gêné. Je fixe la route et m'enferme dans ma coquille muette ; il rebascule sur radio classique. La musique, les minutes et les kilomètres aident à prendre de la distance.

« Un spot mortel ! » Décidément, monsieur Leplat manque parfois vraiment de finesse. Comment oser ramener un si beau paysage à une si dure réalité ? Je ne suis pas à l'aise avec le sujet. À mon arrivée à la fac, Vanessa – une copine du collège – avait très vite repris contact. Nous nous étions perdues de vue. Elle avait un an d'avance sur moi, qu'elle venait de perdre en redoublant ; elle avait besoin de parler, d'être écoutée, de se sentir importante aux yeux de quelqu'un. Son discours était sombre, fermé, pessimiste, sans issue : les mecs, le fric, les fêtes, les petits boulots merdiques, le système pourri, la consommation, les politiques, les cons... Je n'ai pas eu la force de l'aider à crever l'abcès. J'ai pris mes distances, préférant la compagnie plus chaleureuse et légère de ma nouvelle amie : Sophie. Je m'en suis voulue, surtout lorsque Vanessa est réapparue, après deux bons mois d'absence, le visage marqué et creusé ; son regard en disait long, quelque chose était brisé en elle. Depuis, le sujet est pour moi tabou.

La plage. Les galets. Les blockhaus. Les graffitis. Les détritus charriés au gré des marées. Les restes de filets de pêche. Les branches de bois flottés. Les innombrables coquillages. Les canettes brisées. Les boîtes cylindriques rouillées. Les bouteilles sales. Les photographes s'en donnent à cœur joie. Photo de famille en plan large ou cliché zoomé d'un coquillage sur son lit de mousse. Chacun y trouve son compte.

D'un geste enfantin, je désigne la petite ville sur la gauche :

On va jusque là-bas à pieds ?

Georges lâche dans une moue dubitative :

La voiture est en haut.
On trouvera bien un moyen de revenir.
Il faut faire attention à la marée...

Je souffle de dépit :

Ah oui, il y a la marée ici.

Après un temps de réflexion, il relance :

Vous avez raison, nous devrions atteindre Wissant assez rapidement. Nous trouverons bien une solution pour le retour.

Je me tourne vers lui et le remercie d'un léger sourire. Une longue marche silencieuse au rythme soutenu ; aucun commentaire ne nous semble utile. Nous arrivons dans la petite ville en un peu moins de deux heures. Une fois sur la digue, je vais chercher la bouteille d'eau dans le sac ; il est surpris par cette soudaine proximité. Après m'être désaltérée, je la lui tends. Nous buvons dans le même goulot, comme des amis, des partenaires, des amants ? Non, notre complicité est d'une autre nature. Nous mangeons nos sandwichs préparés maison, assis face à la mer, sans un mot. Je me charge d'aller jeter les emballages ainsi que les deux tiers de mon repas que je n'arrive pas à avaler. De retour vers lui, je sors mon porte-monnaie, puis propose de lui offrir le café. Il refuse par principe, mais j'insiste, alors il se prête au jeu. Je n'en bois pas, mais j'aime voir les gens savourer leurs cafés ; un plaisir par procuration. J'adorais préparer la tasse de mon père, c'était un rituel juste entre nous deux.

Après le réconfort expresso, nous faisons le tour de la petite ville. À l'office de Tourisme, on nous apprend qu'aucune navette ne fait le lien avec le cap. Georges perd complètement ses moyens. Il tarde à quitter le guichet, comme s'il insistait. La situation devenant gênante, je le tire légèrement par le bras pour le faire sortir. Rentrer en contact physique avec lui pour cette raison me met trouble, j'espère qu'il ne m'en tiendra pas rigueur ; non, il semble bien trop préoccupé par ce petit contre-temps. Je le laisse un peu reprendre ses esprits, au grand air. Le voyant réellement perdu, je lui parle d'un air confiant :

Allons sur le parking ; je demanderai aux gens qui sont sur le départ s'ils peuvent nous déposer. Il y a une chance sur deux qu'ils aillent dans ce sens.
On n'a plus trop le choix maintenant.

Après quelques tentatives, je tombe sur un jeune couple qui accepte de nous déposer ; parfois, il faut savoir tenter sa chance.


Chapitre 2 – Georges

Boulogne

L'autoroute de la mer est déjà chargée ; la climatisation de la voiture sait se faire apprécier. Adèle règle l'autoradio sur les ondes classiques. En passant près d'Armentières, je me lance dans le récit des interminables travaux qui ont perturbé la circulation durant plusieurs étés ; « L'enfer du devoir », avait titré un journaliste. J'enchaîne ensuite sur les deux frères qui ont planté dans leur jardin en bordure d'autoroute des armes de guerres peinturlurées. Un trésor d'art-brut. 

Non, nous ne parlons pas de “la situation” ; pas encore. Est-ce réellement utile ? Nous adoptons l'un et l'autre une subtile manière d'éluder le sujet tout en signifiant par de discrètes allusions que nous ne sommes pas dupes. Je ne cherche pas à me faire excuser, elle ne cherche pas à m'incriminer ; nous n'en sommes plus là.

À proximité de la métropole Dunkerquoise, j'emprunte le grand virage à droite menant sur l'autoroute de Calais. Les usines répandent encore et toujours de la fumée, qui vient alimenter le ciel grisâtre. La circulation se densifie, je bascule la radio sur les informations routières ; rien de particulier n'est annoncé, alors je coupe le son et j'entame un court laïus sur la tradition du carnaval. Elle cesse un temps d'écrire, regardant sur sa droite le champ d'éoliennes ; le vent fait tourner les pales à un rythme hypnotique. 

La route s'allonge vers le tunnel sous la manche. Le panneau indiquant la sortie Sangatte me donne l'occasion de brosser un rapide tableau des camps, de la “jungle”, des passeurs, car tout le monde en a entendu parler. Contre toute attente, elle engage la conversation en développant un propos pertinent et documenté.

Vous êtes calée sur le sujet.
C'est juste un point de vue.
Vous avez étudié la question ?
Un sujet à la fac.
Quelle matière ?
Philo.

Je ne peux m'empêcher de lâcher un petit rire.

Qu'est-ce qui vous amuse ?
Je pensais que vous étiez étudiante en beaux-arts.

Elle sourit également.

Pourquoi ?
Vos dessins...

Cap Blanc-Nez, le parking n'est pas encore plein. Nous sortons tous deux du véhicule. Je récupère le sac dans le coffre et le sangle sur mes épaules. Je l'observe de dos, le vent s'emparant de sa chevelure. Elle a changé depuis ce premier soir. Nous nous avançons vers le point de vue. Le ciel n'est pas assez dégagé pour apercevoir les côtes blanches, mais la perspective du cap demeure néanmoins impressionnante. Deux ferrys se fondent dans l'horizon. Les touristes se prennent en photo. Les enfants courent dans la vaste étendue d'herbe ; les parents les rappellent à l'ordre lorsqu'ils sortent des chemins balisés. Quelques planeurs téléguidés profitent du vent dans la verte cuvette menant vers la plage. Nous nous approchons de la falaise. Les clôtures ne permettent pas d'aller tout au bord ; j'explique pourquoi en évoquant les nombreux cas de suicides. « Un spot mortel ». 

La descente vers la plage est longue et sinueuse. Le chemin est étroit, la proximité avec les touristes tantôt distrayante, tantôt pénible. Je suis en tête, flânant, songeant au fait que je suis peut-être en train de « commencer véritablement ma vie ». Partager des choses simples avec une personne ; cette réalité me semble bien moins insurmontable que l'idée que je m'en étais faite. Tout en marchant, je me dis qu'il suffit de tomber sur la bonne personne ; pas forcément pour vivre en couple, mais pour partager. Le plus dur est de se trouver. Je me repasse les images de notre rencontre : le trajet en voiture ; la colère sourde en crescendo ; l'absurde décision de l'enfermer dans la cave. Ce souvenir me vaut une vilaine ride ; d'un geste rapide, je me passe la main sur le front trop plissé. Une profonde inspiration, puis je jette un œil derrière moi ; Adèle est elle aussi plongée dans ses pensées. Pas de sourire éclatant, ni de tristesse débordante ; elle est juste là, en train de descendre un chemin en pente.

Je me sens soulagé de retrouver enfin mon auto sur le parking. Cette marche était sympathique, mais le fait de ne pas savoir comment rentrer et surtout de devoir faire du stop pour remonter, était stressant ; je ne laisse jamais rien au hasard. Quelques coffres sont ouverts, pour faire goûter les enfants fatigués ; je suis cramponné à mon volant, regardant une fois de plus Adèle, de dos. Elle scrute l'horizon, profitant du ciel et du vent. Cette sortie au grand air lui fait du bien. Lorsqu'elle vient s'installer, je lui propose de pousser jusque Boulogne ; l'idée de poursuivre la virée la rend soudainement joyeuse, elle chantonne dans la voiture, comme une gamine. Moi aussi je voudrais me sentir joyeux, mais mes propres contradictions me rattrapent : comment être capable d'enfermer une femme dans ma cave pendant un mois, puis du jour au lendemain faire comme si de rien n'était ? Mon front se plisse, une fois de plus. Je m'énerve en cherchant une place au cœur de la ville ; elle se penche, à l'affût. Son sens de l'observation est sans faille, elle débusque un espace très étroit, mais mon créneau à gauche est lui aussi très au point. Elle propose de porter le sac, puis ouvre la marche, droit devant ; me sentant un peu perdu, je suis son sillon. La promenade aide à se vider la tête. Le temps passe, Adèle a faim ; d'un mouvement du menton, elle désigne une baraque à frites.

C'est vrai que vous mangez des sandwichs avec des frites dedans ?

Nous partageons à deux un “américain fricadelle”, sans parvenir à le terminer. Ingurgiter de la nourriture aussi grasse et lourde la fait roter ; elle glousse sans s'excuser, puis va jeter ce qui reste à la poubelle. Pas très féminine la demoiselle.

Le blues du dimanche soir ; j'entends souvent cette expression, au bureau, c'est le fléau d'une de mes collègues. Ce sentiment m'a toujours semblé étrange ; aujourd'hui, je crois savoir de quoi il s'agit. Ce petit moment de bonheur simple touche à sa fin, le quotidien va prendre la relève. La route est calme. Le soir tombe, tranquillement, à son rythme ; Adèle s'est très vite endormie. Je consulte mon répondeur tout en conduisant. Un message de ma mère ; elle était prévenue que je ne viendrais pas ce midi, mais elle voulait savoir comment cela se passait avec ma “copine”. Je souris. Elle ne changera pas. Un autre message, de ma sœur cette fois : « Juste pour prendre des nouvelles comme ça... », chose qu'elle ne fait jamais. Elles se sont mises en tête que j'avais rencontré quelqu'un ; elles risquent d'être déçues, elles se font des idées. Moi aussi, mais parfois il faut savoir tenter sa chance.

Chapitre 3 – Georges

Art Brut

Samedi après-midi. Le parking du parc urbain est déjà bondé, je me gare un peu plus loin ; nous marchons sans un mot sur une petite rue piétonne. L'espace verdoyant menant au Musée d'Art Moderne doit lui rappeler chez elle. Nous visitons rapidement l'exposition temporaire, car notre objectif est l'Art Brut. Le sujet était tombé au cours d'une conversation en voiture. Adèle connaissait le mouvement, mais sans plus. Je ne suis pas grand amateur d'art, mais ce lieu me plaît. « C'est une expérience à faire. » ; elle avait acquiescé dans un sourire entendu. Des paroles aux actes.

À ma grande surprise, je tombe sur Clotilde, la rigolote de mon équipe ; une grande rouquine au corps sec et noueux ; comme à son habitude, elle déborde d'énergie, peut-être même un peu plus que d'habitude. Elle doit sans doute se retenir au bureau. Je jette de temps en temps des regards discrets vers Adèle, toujours plongée dans ses pensées intimes. Elle a l'air un peu perdue. Parfois, son attitude m'inquiète, notamment quand je l'appelle pour manger et qu'elle ne vient pas. Je finis par venir la chercher et, la plupart du temps, elle fixe le plafond de la cave, d'un regard halluciné. Je m'approche d'elle pour faire les présentations :

Adèle, Clotilde, une collègue de bureau. Clotilde, Adèle.

Adèle se lève et lui tend une main maladroite ; Clotilde lui fait la bise.

Collègue, collègue... c'est mon chef quand même ; enfin, un bon chef !

Je souris, gêné pour la forme. La rouquine poursuit :

Alors vous êtes sa...

Je coupe court.

Café ?

Toute émoustillée, la grande rousse bat des mains comme une gamine à qui l'on vient d'accorder le droit de faire un tour de manèges supplémentaire.

Volontiers.

Le débit d'Adèle est soudain rapide.

Je vais rester encore un peu si ça ne vous gêne pas.
Bien sûr, prends ton temps ; on se retrouve là-bas.

Clotilde est très tendue, je sens bien que la présence d'Adèle la gêne. Elle paraît pourtant si sûre d'elle : sa taille, sa chevelure flamboyante, son âge, sa voix, sa posture... Nous parlons de tout et de rien, mais elle ne cesse de revenir sur « la jeune femme ». Je n'ai pas le temps de lui inventer quoi que ce soit, qu'elle s'éclipse pour partir à sa recherche ; elle revient quelques minutes plus tard. Adèle arrive d'un pas lent, tenant un gros livre dans ses bras. Elle s'assied maladroitement. Je me penche sur la table.

Vous prenez quoi ?
Un verre d'eau.

Je fais un signe au bar. La rouquine est interloquée.

Vous vous vouvoyez ?
Oui, sauf quand j'oublie, comme tout à l'heure.
Classe ! Enfin moi, je ne pourrais pas vivre avec quelqu'un et lui dire vous...

Adèle fronce les sourcils, alors je débite très tranquillement.

Nous ne sommes pas “ensemble”. Adèle est étudiante en philosophie ; je l'héberge depuis quelques temps et lui fais découvrir la région. Elle vient du sud.

Adèle sourit, notant sans doute l'habilité avec laquelle je me sors du quiproquo. Cette nouvelle a l'air d'enchanter Clotilde.

Ah oui, j'ai déjà entendu parler de ça, le principe de l'hébergement sur internet et tout ! C'est bien, c'est très bien ! Vous allez penser que la grande fofolle met les pieds dans le plat !

Nous sourions poliment. Clotilde éclate d'un rire sonore qui attire l'attention des autres clients.

La gaffeuse, j'ai toujours été comme ça ! Ma mère voulait m'appeler Sophie !

Adèle tourne la tête.

Sophie ?
Les malheurs de Sophie !

Adèle souffle, un peu perturbée ; je ne comprends pas.

Quelque chose ne va pas Adèle ?
Non, non, rien...

Après un court silence, elle reprend.

En fait, si je ne me sens pas très bien. Je crois que je vais aller prendre l'air.

Je hoche la tête, voulant insister, puis me reprends.

D'accord, prenez votre temps. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, vous savez ou nous trouver.
Merci. Ce n'est rien, c'est juste un petit coup de chaud.

Adèle se lève, tenant le livre contre sa poitrine. Clotilde saisit aussitôt mon bras à deux mains et fanfaronne :

Ne vous inquiétez pas, il ne va pas s’échapper ce bon petit Georges, je ne vais pas le lâcher !

Adèle prend la direction de la salle d'exposition ; je la regarde s'éloigner avec inquiétude. Je finis par me tourner vers ma collègue.

Oh, excuse-moi, mais ça me fait tout bizarre de te voir comme ça en dehors du bureau. Surtout au musée. J'adore ça ! Je ne savais pas que toi aussi...

J'agite la tête pour démentir, mais elle poursuit.

Si la petite jeune veut découvrir la région, pas de problème, je connais des tas de coins sympa. Moi j'ai plein de temps libre, enfin en dehors du boulot, je veux dire, et puis j'adore parler, et puis...

Je pose ma main sur celle de Clotilde, qui me serre un peu trop fort. Elle regarde nos deux mains, sa mâchoire se crispe, puis soudain elle relâche la pression.

Ce que je peux être gourdasse. Désolé, je suis spontanée, je me lâche un peu trop, on me le reproche parfois, enfin je suis comme ça !
Ça fait du bien de se lâcher de temps en temps…

Bon, il faut absolument que tu me donnes ton numéro pour qu'on se fasse des trucs à trois.

Elle saisit son portable en se mordant un peu la lèvre inférieure. Je ferme les yeux et ne dis rien. Juste envie de profiter de l'instant présent.


Chapitre 4 – Adèle

Pulsion

Je suis fascinée , je griffonne sur mon carnet chaque nom, dévore chaque cartel, plie et replie l'imprimé distribué à l'entrée ; Georges semble satisfait de mon appétit de découverte. Il laisse tellement peu transparaître ses émotions que je ne suis capable de déterminer chez lui que deux états : stressé ou satisfait. Je ne cherche pas à comprendre ce que je vois, je reçois, simplement, sans réflexion aucune ; lui savoure à sa manière, plus pragmatique, détachée, amusée. Il me fait part de ses observations, de ses réflexions, en tâchant de faire court car il doit bien sentir que je trouve qu'il parle parfois un peu trop. Je réagis, j'écoute, je lui accorde peu de regards mais je lui suis très reconnaissante. 

Les bouts de laines. Les motifs géométriques. Les peintures médiumniques monumentales. Les sculptures en bois inquiétantes. Les fusils de bric et de broc. Les plans d'impossibles machines. La liberté sans contrainte académique. “Une claque”, dirait Sophie. Assise sur un banc, devant un portrait de femme tracé à la règle au crayon gris, je prends conscience que c'est vers elle que toutes mes pensées convergent. Cette petite blondinette, qui parle avec des phrases toutes faites, mais les agence d'une telle manière qu'il en ressort toujours une subtile réflexion. C'est face à cette œuvre que cette réalité s'impose à moi ; cela fait plusieurs jours, semaines que je ressens ce besoin, cette attirance, mais ce sentiment se révèle comme une évidence à l'instant présent. Peut-être est-ce ce portrait naïf, rigide et troublant qui permet à l'émotion d'éclore ? Cette pensée me fait rougir. Honte ? Non, surprise.

Je regarde Georges s'en aller avec sa collègue toute excitée de croiser son responsable dans un musée ; c'est la première fois qu'il me tutoie. Il n'a pas dit non de manière franche à l'insinuation de sa collègue. L'idée qu'il pense que quelque chose soit possible entre nous est soudainement oppressante. Je me lève, prise d'une suée. Mon ventre se noue, la tête me tourne ; je m'assieds de nouveau sur le banc, face à ce dessin. Je détourne la tête, pour ne plus me perdre dans ces yeux coloriés ; mon regard s'arrête alors sur une série de poupées de laine. Je fonds en larmes. Un temps long s'écoule... enfin, une jeune femme blonde vêtue d'un tailleur noir vient me taper sur l'épaule.

Quelque chose ne va pas, mademoiselle ?
Non, ce n'est rien, c'est juste que...
C'est fort. Quand on connaît le parcours de cette femme, le temps que chacune de ses créations lui a pris, les efforts, l'engagement, le surpassement... Certains visiteurs se moquent, d'autres personnes sont touchées, comme vous. Si vous vous sentez mal, vous pouvez sortir prendre l'air, ou vous servir un verre d'eau à la fontaine.
Merci.
À votre service, mademoiselle. Bonne visite.

Je lis « médiatrice culturelle » sur son badge. Elle m'adresse un sourire apaisant avant de tourner les talons ; une bouffée de désir m'envahit. Des images. Des frissons. Des odeurs. Mes deux mains coincées entre mes jambes serrées. Je suis de nouveau surprise, gênée encore, confuse de me voir ainsi, à la fois spectatrice et actrice de mes propres pulsions. Je m'essuie le front du revers de la main, puis me lève d'un coup, décidée à aller prendre l'air.

Je sors de l'établissement, serrant contre ma poitrine un épais catalogue sur l'Art-Brut, coûteux, mais je sais à qui l'offrir. La bise légère qui traverse le parc me fait du bien. Un bruit me fait sursauter : on cogne contre un carreau. Je me retourne, la rouquine me fait des grands signes, indiquant la cafét' dans son dos, puis s'éclipse en trottinant. Je souffle, mais me résous à les rejoindre.

Je réussis à m'éclipser de cette scène digne d'un épisode de “Friends” – à la française – qui aurait été coupée au montage. Il a de la ressource, ce “bon petit Georges” ; la situation est absurde. Lui, la tête encore amochée, se laissant ouvertement draguer par une de ses sous-fifres sur-énervée. Si elle savait...

Je marche lentement vers l'espace d'exposition ; je dois avoir l'air ivre ou terriblement maladroite, je suis prise de vertiges, tout tourne autour de moi. Je m'accroche aux murs. Je finis par retrouver la “médiatrice culturelle” et lui tapote sur l'épaule ; elle se retourne tout sourire. Je lui explique que je ne me sens pas très bien ; un peu inquiète, elle m'emmène vers le local faisant office d'infirmerie. Je m'assieds dans cet espace étroit et sans fenêtre, éclairé par un néon. Je respire profondément, bois un verre d'eau ; la jeune femme est accroupie près de moi, elle me propose un sucre. Je ferme les yeux et ne dis rien ; juste envie de profiter de l'instant présent.


Chapitre 5 – Georges

Passer à table

Le temps s'écoule, s'étire et se distend d'une curieuse manière. Habitudes et basculements s'enchaînent, s'entrechoquent, sans rythme cohérent. Pas de marais prévisibles à l'avance. Les pommades et soins aux plantes de Clotilde finissent par avoir raison de ma bosse et de mes bleus. Elle joue les nounous, trop présente, trop généreuse, trop prévenante, trop... Chaque jour, Adèle reste seule dans la maison, à écrire j'imagine. Tout ce qui m'importe, c'est qu'elle s'alimente régulièrement. Sa crise d'hypoglycémie au musée m'a vraiment inquiété, surtout lorsque la “médiatrice culturelle” a voulu contacter ses parents. Je me suis désigné comme le responsable légal. Légal ?

Ce lundi soir, après un week-end chargé de visites typiques de la région concocté par Clotilde, je ne rentre pas trop tard. Depuis l'épisode du musée, j'ai tendance à traîner au bureau, ou bien à prendre un pot “pour décompresser” ; pas cette fois. J'appelle Adèle, elle ne répond pas. Je descends et la trouve une fois de plus les yeux écarquillés sur le plafond, fixant les câbles qui se suivent, se croisent, se séparent, comme si c'était une œuvre d'art-brut.

Ça va ?

Elle baisse les yeux pour lui répondre :

Pas vraiment.
C'est ce qu'il me semble.

Elle regarde de nouveau le plafond. Je relance :

Tu as mangé aujourd'hui ?
Oui, je crois... Non, je n'en sais rien.
Je pense qu'il est temps que nous parlions.

Elle me regarde, puis sourit laconiquement.

Peut-être, oui.

Je prépare une salade de tomates mozarella, le seul plat que je sache cuisiner. Je mets la table. Adèle est posée sur un coin de sa chaise, dans un équilibre instable, le regard dans le vide. Je fais le service, puis je tousse bruyamment. Comme elle ne réagit pas, je remplis son assiette, au rythme lent du début du “Boléro”. Lorsqu'elle s'en rend compte, elle lève la main pour m'arrêter, mais je continue.

Ça ne peut pas te faire de mal.

Elle acquiesce, puis commence à manger avant même que je ne sois servi ; aucun savoir vivre. Enfin la saveur des cœurs de bœufs lui redonne le sourire...

Ça fait du bien de manger !
Moui.
Qu'est-ce qu'il t'arrive ?

Elle finit sa bouchée, puis me répond d'un air joueur.

C'est amusant, car vous me vouvoyez tout le temps, sauf quand vous vous inquiétez pour moi.
Peut-être...
C'est certain, je l'ai remarqué.
J'avais remarqué aussi que TU étais observatrice.
TOI aussi.
On se dit TU, donc ça avance.
On n'a jamais cessé de progresser depuis le début.

Je ne peux masquer ma surprise, alors elle développe :

À un rythme particulier, certes, mais nous évoluons.

Je réfléchis, acquiesce d'un mouvement de tête dubitatif, puis relance.

Qu'est ce qui te trouble ?

Elle attend. Je pose mes couverts ainsi que chacun de mes mots.

J'ai parfaitement conscience que la situation est particulière, ce serait mesquin de l'ignorer, mais nous en sommes là, et te voir dans cet état m'inquiète, oui.

Adèle continue de manger. J'avale un quartier de tomate, puis reprends.

Je ne sais pas ce qui m'a pris ce soir-là, c'était complètement insensé, je suis désolé. Je te présente mes plus plates excuses.
Tu n'as pas à t'excuser. Tu m'as nourrie, logée, tu as toujours été bienveillant. C'est moi qui suis rentrée dans la cave.
Je t'y ai invitée.
Si j'avais refusé, tu ne m'y aurais pas poussé.
À vrai dire, je n'en sais rien.

Elle marque un arrêt. Mon téléphone vibre ; je m'essuie la bouche avec ma serviette et me lève pour le couper.

Désolé, c'est tu sais qui...
Non, je ne te crois pas. Tu ne m'aurais pas poussé dans la cave.

Je reviens m'installer à la table.

Je... Je ne sais pas. Ce qui est certain, c'est que je n'étais pas dans mon état normal ce soir-là.
Quel état ?
La colère.
Contre moi ?
Oui, un peu, parce que tu ne parlais pas, ne souriait pas, mais surtout contre eux ! Mon oncle, ma sœur qui me jugent et toute cette famille qui ne dit rien mais n'en pense pas moins. Tous ces gens qui me mettent la pression pour que je fasse comme tout le monde.
Et votre réponse était d'enfermer une fille dans votre cave ?
C'est absurde, je le reconnais. Je tâche de faire preuve de franchise, ce n'est pas facile. Je suis désolé...
Vous l'avez déjà dit et de toute façon ce n'est pas la peine. Je ne t'en veux pas.
Tu me dis “vous”, tu me dis “tu”...
Parce que je suis troublée. Je ne te suis plus. Je ne pensais pas que le fait de vouloir rentrer dans la norme puisse amener une personne aussi calme que vous, enfin toi, à poser un tel acte. L'un et l'autre, ce fameux soir, nous nous sommes approchés d'une ligne, d'une frontière. Cela a fait ressortir des comportements qui devaient être enfouis en nous.
Quels comportements ?
Dominant / Dominée.

Je lâche mes couverts sur la table sur un coup de cymbales du “Boléro”.

Mais je ne t'ai pas « dominé », je ne t'ai rien fait de mal.

Elle avance sa main vers moi.

Bien sûr. Je réfléchis à voix haute, j'analyse les types de comportements, rien de plus. Pas la peine de t'emballer.
Faut me comprendre, vivre avec ça, sans savoir ce que tu vas en faire...

Elle me regarde avec défi.

Tu crois vraiment que j'ai l'intention d'aller raconter notre histoire à la première personne venue ?
Je ne sais pas.
Sérieusement ?

Elle se sent blessée de voir sa parole remise en cause, mais je ne peux faire autrement.

On entend tellement de trucs. Chantage, racket, faux témoignages... moi je veux mener une vie tranquille, normale, malgré mon erreur. Donc oui, je suis inquiet.

Elle attend, puis relance posément.

Tu peux être rassuré. Tu n'as aucune crainte à te faire, je ne vais pas te balancer. J'aurai pu le faire, depuis longtemps si j'avais voulu, mais non, je ne vais pas te faire chanter. Je suis autant responsable que toi de cette situation.
C'est moi qui ai commencé.
Comme à la cours de récré, il en faut toujours un qui commence, c'est la loi du genre. Cette fois, c'était toi ; mais si je n'étais pas descendue, tu n'aurais pas insisté.

Je hoche la tête à la négative. Elle poursuit.

D'accord, admettons que le premier soir, sur le coup de la colère, tu m'aies poussé pour que je descende. Mais le lendemain, une fois les idées claires ? Tu n'aurais pas supporté d'avoir ce geste sur la conscience.

Je souris.

De nous deux, c'est toi la plus sage. C'est la philo qui fait ça ?
Peut-être. Disons que c'est ce vers quoi je tends.
La sagesse, à ton âge ?
Tu ne le connais même pas mon âge.
21, 22 ?
19.
C'est pas vrai ?
Je suis une fille précoce. Pour en revenir à cette histoire de sagesse, ce n'est pas ce que je cherche vraiment ; en réalité, je m'attache à porter un regard autre sur le monde.
Et qui a planté cette graine dans ton esprit ?
Mon père. Avec sa main verte, il a le don de faire sortir du vivant de la terre. Avec sa fille, c'est la graine de la “réussite” qu'il a voulu semer. Je risque de le décevoir, parce que la philo n'a jamais vraiment mené à cela.
Il ne faut pas dire ça.
Si, il faut le dire, si on ne veut pas se raconter d'histoires.

Très mature dans le fond. Je lui propose de reprendre de la salade ; elle refuse de la main. Je prends alors mon ton autoritaire de chef d'équipe.

D'accord, mais ce soir, c'est fromage et dessert OBLIGATOIRES.

Elle pouffe.

Tu joues au papa maintenant ?

Je reviens avec le plateau.

Tu as en face de toi un manager, ne l'oublie pas !

Elle cherche mollement à me taquiner, mais je reviens dans le vif du sujet.

Pourquoi es-tu si troublée en ce moment ?
Disons que certains changements ne sont pas faciles à assumer.
Je comprends.

Le silence s'installe. Je l'invite du regard à développer ; elle décline en hochant de la tête. Nous terminons le repas en silence, le “Boléro” se termine par un decrescendo apaisant. Je propose une infusion pour finir, elle acquiesce. Je pars m'occuper de l'eau. Une fois bouillie, je prépare la théière, la pose sur la table et amorce ma conclusion.

Donc, tu sais que tu es la bienvenue ici, que tu ne me gênes absolument pas, mais que si...
Je veux partir, je pars. Oui je sais bien sûr, je suis libre. Je peux partir. Je vais partir, c'est normal que je parte. Je dois redescendre chez moi, des gens m'attendent ; et puis, toi, tu as des choses à vivre.
Tu sais que tu as le temps.
Je sais, je ne vais pas me précipiter ; pas cette fois. Enfin, si tu sens que Clotilde et toi, tu me le dis et...
Rassure-toi.
Quoi, elle ne te plaît pas ?
Moi aussi, je veux prendre mon temps.

Elle sourit et désigne la théière.

Attention car si tu la laisses trop infuser...

Je retire les deux sachets d'un air entendu et lui répond.

Elle aura un goût amer, c'est ça ?
Je trouve ça un peu hard comme insinuation, mais il y a de ça.
Je parlais de l'infusion, je ne pensais pas à ça...
Tu ne penses pas à ça ? Elle y pense, elle...
Tout le monde y pense.
Même Miaou.

Elle désigne avec un sourire coquin le chat qui se frotte contre le pied du fauteuil. Je souris, puis cherche de nouveau à clore le débat.

Bon eh bien...
Tu as tout le temps le besoin de conclure une discussion.
Bien sûr.
Pourquoi ?
Pour être clair, pour rassurer mon interlocuteur sur le fait que la conversation est bel et bien terminée.
Tu cherches toujours à rassurer les autres, ou bien toi-même ?
Oui.
Pourquoi ?
C'est mon métier.

Elle laisse cette évidence se poser dans son esprit, saisit sa tasse fumante, puis conclut avec un air malicieux.

Notre histoire prendra donc fin une fois cette parenthèse refermée.

Je hausse les yeux d'étonnement. Elle avance sa tasse pour trinquer ; les mugs s'entrechoquent. Je lance d'un ton ferme :

Vivement que cette parenthèse se referme !

Suprise, elle entrouvre les lèvres, mais aucun mot ne sort ; je me contente d'un regard froid et sans appel. C'est elle qui quitte la table la première.

Chapitre 6 – Adèle

Burn-out

La conversation d'hier soir était positive. Il m'a fait un peu peur quand il a insisté sur le fait qu'il aurait été capable de me forcer à rentrer dans la cave le premier soir ; j'étais décontenancée, j'ai toujours du mal à le croire. En même temps, quand je repense à mes propres tentatives de faire comme tout le monde... moi aussi j'ai franchi des limites pour cette même raison.

Au collège, les garçons ne pensaient qu'à ça, mais dans les faits, enfin dans l'établissement où j'étais, c'était souvent “que de la gueule !” J'ai zigzagué facilement.

Au lycée c'était plus complexe, car la barrière du “tout est possible” était tombée : picole, herbe, sexe... faites votre choix ! En fin de seconde, j'ai cédé en disant oui à un garçon. Non, ça ne m'a pas traumatisée, je n'ai juste rien ressenti ; enfin si, c'était suant, maladroit et douloureux. Malgré la brièveté, cela m'a très semblé long. On l'a refait, bien sûr. Lui, trouvait ça mieux ; moi, j'avais de plus en plus la certitude que ce n'était pas pour moi. Comment avouer aux autres que ce qui les obsédait tous me laissait de glace ?

Ma parade a été la “distance cérébrale”. Dès qu'un garçon m'approchait, je parlais parlais, parlais... L'étiquette “prise de tête” m'a bien aidée, mais cela n'a pas suffi. Certains garçons étaient prêt à m'écouter parler indéfiniment sous prétexte que j'étais “mignonne”, juste pour réussir à me sauter. Je me suis donc munie de bouées de sauvetage : poignées d'amour, culotte de cheval, bidon rebondi, joues tombantes, même un début de double menton ; la méthode a été radicale. Je me mentais à moi-même en me disant que c'était dans ma nature d'être ronde, un mensonge en cachant un autre.

À la fac, la pression est retombée ; et puis, il y a eu Sophie. J'ai recommencé à m'alimenter normalement, mais ça ne suffit pas de manger moins pour maigrir ; le corps emmagasine, stocke, retient. Sans l'avoir prémédité, j'ai employé la méthode forte cet été. Quand on ne mange pas, on perd un kilo par jour ; je ne me suis pas pesée pour vérifier, mais ça doit être à peu près ça. Je ne fais pas la course aux chiffres ou à la taille fine, non, je cherche seulement à me sentir de nouveau bien dans mon corps.

Donc oui, je comprends ce bon vieux Georges quand il prétend que ce soir-là, il aurait été capable de n'importe quoi pour faire comme tout le monde. “Le grand n'importe quoi”, comme dirait Sophie, c'est fini pour moi. Il est temps de préparer mon départ.

J'appelle mes parents depuis le fixe de chez Georges, histoire de tâter le terrain ; il est miné. Ils sont très contents de m'avoir au téléphone, trop excités ; l'inquiétude transpire de la voix de ma mère. Elle me demande à plusieurs reprises si tout va bien au studio ; je réponds par l'affirmative, tâchant de masquer mon malaise. Elle me propose de venir faire une petite pause dans mes révisions à la maison ; j'élude, soudain mon père saisit le combiné ; c'est rare, d'habitude c'est ma mère qui parle, lui écoute sur le haut-parleur. La conversation prend une toute autre tournure, il est clairement en train de “négocier” mon retour à la maison. J'esquive mollement, en disant que je viendrais bientôt. Il me coupe la parole en me demandant d'un ton autoritaire : « Quand ? ». Je prends aussitôt ma voix d'enfant sage, promettant de leur rendre visite très très vite et raccroche en lançant pleins de bisous dans le combiné.

Je suis en nage. Mes parents ont compris mon petit manège. Sans doute ont-ils voulu me faire la surprise d'une visite à l'improviste à son studio ? Peut-être suite à mon mail dans lequel j'avouais me sentir un peu “enfermée” ? Je m'en veux de ce mensonge et surtout j'appréhende le moment où je vais devoir m'expliquer. Je finis par me rassurer en me disant que je ne leur ai pas menti sur une chose : je vais leur rendre visite, mais je dois voir une personne avant.

J'ai longuement hésité à l'appeler ; je culpabilisais sur le fait que je n'avais qu'un numéro de portable, que Georges aurait une surtaxe... Je me fais un monde avec trois fois rien en ce moment. « Tu te prends un peu trop la tête en ce moment », me dirait Sophie. J'ai composé son numéro en pensant à sa petite phrase ; elle a tout de suite décroché, surprise de m'entendre. Je lui ai demandé si elle avait un fixe ; elle m'a répondu « pas sous la main », mais qu'elle serait de retour dans son « stud' » d'ici deux petites heures. J'ai noté son numéro qu'elle disait de tête, puis elle a raccroché en me disant « Bisous ». Cette politesse amicale m'a fait frissonner. L'amour rend bête.

Les deux heures face au téléphone ont été très longues. Barthès a une fois de plus vu très juste : la fameuse attente devant le téléphone ; . C'est un des nombreux « Fragments d'un discours amoureux ». Ce temps n'était pas inutile, il m'a permis de réfléchir à ce que j'allais lui dire et surtout à être claire avec moi-même. Non, je ne crois pas qu'elle soit « l'amour de ma vie », mais s'il y a une personne à qui je dois m'ouvrir, c'est à elle.

Une molaire me lance de temps en temps. Je me souviens de cette phrase : « Mal de dents, mal d'amour ». La douleur commence à s'installer, un sorbet trop frais a dû me faire une carie. Je n'ai jamais eu de vrai problème de dents. Je n'ai jamais avoué des vrais sentiments à quelqu'un. Je ne sais pas comment faire face à tout cela. Complètement larguée, ma pauvre vieille !

J'ai laissé passer quelques minutes de plus, pour ne pas faire la fille ultra pressée, puis j'ai composé le numéro. Elle a mis du temps à me répondre cette fois, il y avait du bruit chez elle ; des copains de son frère, elle avait l'air contente de s'extirper de l'agitation. Je lui ai dit que j'avais envie de la voir, dans un endroit tranquille. Elle m'a proposé de se retrouver le lendemain ; j'ai décliné, en disant que je n'étais pas dans le coin. Elle a paru surprise. Je lui ai donné rendez-vous mercredi devant la bibliothèque de la fac à 14h00 ; elle a accepté en gloussant.

Je porterai une robe rouge.
Moi, un sac à dos.

Putain ça fait du bien ! Un cap de passé. Par contre, ma douleur ne passe pas. Les ennuis commencent.

Georges ne rentre pas, sans doute retenu au bureau, ou parti boire un verre... Bien que je sois seule, je me force à manger, faisant attention de ne pas mâcher du mauvais côté, mais la douleur s'impose, progresse, m'obsède. Cette chose pourtant bénigne m'inquiète au plus haut point. Je passe un bon quart d'heure devant la glace de la salle de bain à essayer de voir à quoi ressemble une carie ; je ne vois rien. Le chat vient se frotter contre mes mollets. Il a droit à une pichenette du talon.

Le lendemain soir est agité. Clotilde et son envahissante bonne humeur viennent manger « à la maison ». Elle a tout prévu ; Georges a juste eu le droit de préparer sa salade tomates mozarella en entrée. Clotilde se révèle être une bonne cuisinière. Tout en mangeant, elle expose le périple qu'elle a organisé pour le long week-end du quinze août. Georges est enthousiaste. J'explique que je ne serais pas de la partie. La grande rousse déplore.

Tu vas t'ennuyer toute seule.

Si elle savait ! Georges fronce des sourcils en regardant mon assiette.

Tu n'a pas faim ce soir ?
Si, c'est très bon, c'est juste que j'ai un peu mal aux dents.

Clotilde revient à la charge.

Allez, viens avec nous, ça va être sympa !

Je ne réponds pas. Elle comprend que ma décision est prise et ne peut masquer un vague air de satisfaction, qu'elle couvre aussitôt par une envolée enthousiaste sur la bonne ambiance qui règne ces derniers temps au bureau : les contrats, les objectifs, les petits potins... De temps en temps, la meneuse de jeu demande à la “philosophe de service” si Aristote ou Sartre n'auraient pas écrit une pensée sur tel ou tel sujet. J'apprécie l'humour de cette femme, même si je l'écoute d'une oreille distraite, bien plus concernée par ma propre cavité buccale. La douleur progresse. Un stade est franchi, ce n'est plus qu'une simple douleur de contact. Le célèbre cap du « ça lance » est dépassé ; désormais, le moindre passage de ma langue sur cette zone me rappelle à quel point la douleur est puissante. Une raison de plus pour préparer ma grande évasion. Les choses s'emboîtent plutôt bien : si j'arrive à prendre un train de nuit lundi, je serais à Aix le mardi matin, ce qui permettrait de disparaître pendant leur escapade amoureuse. Il faudrait décaler mon rendez-vous avec Sophie, ce qui ne devrait pas poser problème. Le repas ne se termine pas trop tard. Clotilde fait des tas d'insinuations pour demander à visiter toute la maison ; Georges ne saisit aucune perche. Je lui sauve la mise, mais je m'éclipse rapidement pendant la déambulation. Aucune envie de tenir la chandelle.

Après le dessert, Clotilde propose d'aller boire un pot dehors. Georges décline. Clotilde est déçue, mais il la rassure :

Nous aurons tout le week-end pour prendre des verres.

Une fois la rouquine partie, le calme revient dans la maison. Georges me regarde d'un air inquiet. Je ne relève pas, alors il conclut.

Bon, eh bien bonne nuit alors.

Je le fixe une dernière fois, droit dans les yeux, puis lui dit doucement :

Au revoir Georges.
C'est donc maintenant que la parenthèse se referme ?

Je ne trouve rien à répondre de pertinent ; le silence dure encore un peu. Nous ne nous faisons pas la bise, ne nous serrons pas la main. Pas de contact physique, c'est mieux ainsi.

Il s'est levé tôt ; j'ai fait semblant d'être encore endormie dans le convertible du salon. Notre conversation n'ayant pas été trop ratée la veille, je n'ai pas eu envie de barbouiller le tableau des adieux par une maladroite coulure. Il est parti ; je suis restée dans le lit, à me faire le film de mon retour, de mes retrouvailles avec Sophie, du grand saut. Le drap coincé entre les cuisses s'en souviendra. 

Quand je pense que j'ai gaspillé un mois et demi à ne rien faire ; tout ça, pour m'avouer à moi-même quelque chose que sans doute certains de mes proches savent depuis longtemps. Notre capacité à se mentir à soi-même m'impressionnera toujours.

Il faut que je me bouge, mais je n'y arrive pas ; j'ai mal aux dents. Miaou me tient compagnie. Nous passons la matinée à regarder la lumière évoluer. Non, l'après-midi. Non, la soirée. 

La veille du grand départ, je suis prête tôt dans la journée. Une lessive, vérification du chargement du mon sac ; plus rien à faire à part attendre. La douleur me donne mal au crâne. Je grimpe dans la salle de bain en quête d'aspirine. Au bout de quelques minutes, le cachet effervescent commence à agir. Me sentant un peu plus calme, je compose le numéro de Sophie.

Salut c'est Adèle, voilà, je voulais savoir si on pouvait se voir plus tôt après-demain, genre dans la matinée.
Je dors le matin, moi...
Mon train arrive à 09h00, on pourrait prendre le petit déjeuner ensemble, qu'est-ce que t'en dis ?
Mais t'es où, Adèle ? J'ai voulu passé à ton stud', mais...
Je t'expliquerai face à face, au téléphone, c'est un peu compliqué...
D'accord, comme tu veux.

Nous passons une bonne partie de la journée à nous parler de tout et de rien, comme nous l'avons fait pendant toute l'année universitaire, chacune analysant ou commentant ce que l'autre raconte avec sa propre grammaire philosophique. Nous ne suivons pas les mêmes courants de pensées, sans être radicalement opposées ; cet entre-deux ne bloque pas la discussion et permet au contraire de l'animer de temps à autres par des petites contradictions. Je me sens tout de même rassurée lorsque nous trouvons des points de vue communs. J'espère que l'inclinaison amoureuse, ou du moins affective, y est pour quelque chose ; je l'espère. Sophie m'entend griffonner, me demande de lire ce que j'écris, mais je lui rétorque : « Non, c'est personnel. » Sophie insiste ; je résiste tout en m'amusant d'attiser sa curiosité. La parade amoureuse commence.

Le ciel s'assombrit. La pluie se met à tomber, le son des gouttes tombant sur la véranda remplit l'espace sonore ; c'est Sophie qui insiste pour ne pas raccrocher, je ne demande pas mieux. Je m'allonge sur le convertible, elle s'allonge également sur son lit ; l'horizontalité apporte une tonalité différente à la conversation. Nous profitons d'un rapport décomplexé au téléphone, simple, pratique, usuel, qui n'est pas celui des précédentes générations. De temps en temps, une s'arrête pour aller aux toilettes, l'autre reste en ligne. Pendant une de ces pauses, je pose des mots sur ce que je ressens.

J'en ai le cœur net. Je suis rassurée, comme dirait ce bon vieux Georges : quoi qu'il arrive mardi, cela ne pourra pas être négatif. Même s'il ne se passe rien entre nous – rien de charnel en tout cas – ce qui se joue est bien au-delà d'une simple compagnie de solitude ; c'est une amitié profonde, sincère, unique.

La nuit est agitée ; je brûle. À faire l'idiote de prendre une douche froide, un défi téléphonique qu'on s'était lancées hier avec Sophie, j'ai attrapé froid. Je fais peut-être un peu de fièvre, à moins que ce soit ce putain de mal de dents, je n'en sais rien.

Je brûle d'impatience. Je vérifie les horaires du bus sur internet. Quel conne ! Le 15 août ça ne circule presque pas. Je ne trouve pas les horaires sur leur putain de site ! Panique à bord. À quoi bon ce journal qui ne sert à rien ? Je m'épanche, j'écris au lieu de le vivre en vrai, mes carnets d'analyses spontanées ne sont rien d'autre que de la psychologie de comptoir ; le comptoir des dames. Je ne suis qu'une pauvre nana paumée, complètement larguée. Ce n'est pas un voyage initiatique, juste une errance immobile ; j'ai échappé à la noyade, mais je ne suis pas encore à l'abri du naufrage. Putain, l'ordinateur est coupé ; c'est quoi, ce bordel ? C'est la pluie ! L'orage ? Ça gronde sévère, les éclairs se rapprochent. C'est flippant !

J'espère que sa véranda est bien isolée.
Ça tombe, ça s'arrête, ça craque, ça retombe.
Je descends à la cave, regarde les câbles électriques.
Ça vient peut-être de là ?
Non, je n'y mettrai pas les mains, même si je suis tentée.
Je ne suis pas folle, enfin pas à ce point.
Je regarde les étagères.
Je sais que j'ai écrit derrière chacune d'entre-elles.
Ce que j'y ai mis par contre, je ne me souviens plus.
Mais je sais que j'ai écrit sur ces murs.
Je le sais, je ne suis pas folle.
Un bruit énorme. Toute la maison vibre.
Je remonte au rez-de-chaussée.
Une alarme de voiture retenti.
Je n'ose pas ouvrir la fenêtre pour vérifier d'où ça vient.
Je file vers la baie vitrée. Rien dans le jardin.
J'entends la pluie, plus fort que tout à l'heure.
Je lève les yeux. La véranda n'a rien.
La porte menant à l'escalier du premier claque.
De l'air.
J'appelle Miaou. Peine perdue. 
Je vérifie sous le convertible.
J'aperçois ses yeux jaunes qui ont la tremblote.
J'ouvre la porte de l'escalier.
Un boucan du tonnerre, c'est le cas de le dire.
Ça sent le cramé. Je grimpe, pas du tout rassurée.
Le bruit s'amplifie.
Ça vient du second vu comment la porte claque.
Je l'ouvre, monte...
Le toit est à ciel ouvert. La foudre !
Quelque chose commence à brûler, merde au secours !


Chapitre 7 – Georges

Après-coup

Les rapports charnels offrent un regard différent sur l'autre, l'altérité se dévoile ; une couche d'être en moins, qui en fait apparaître une multitude de nouvelles à découvrir en plus. Le corps, le désir, les gestes qui sont maîtrisés, ceux qui ne le sont pas, l'avidité du plaisir, le regard, les mains... Les mots restent coincés entre la mémoire et la sensation. Je me prends au jeu d'“analyser”, comme Adèle le ferait ; c'est très intime de poser des mots sur ce que l'on vit dans l'instant. Je la vois encore, comme si elle n'était déjà plus qu'un souvenir, toujours en train de prendre des notes, même durant une conversation, quitte à compromettre une action. L'intérieur serait-il plus important que le réel ?

Clotilde se délasse dans le lit. Son symptomatique “énervement” s'estompe ; ses phrases s'étirent, comme un félin le ferait avec ses pattes. J'ai le sentiment que nous nous sommes jetés l'un et l'autre comme des affamés sur un buffet froid. Fierté et honte se mélangent dans une saveur sucré-salé. Le sens pratique de Clotilde reprend le dessus : la chambre d'hôtel doit être rendue pour onze heures. La météo n'est plus de la partie, nous décidons de reprendre la route plus tôt que prévu. Les formalités s'enchaînent : vérifier de n'avoir rien oublié ; restituer de la chambre ; règler ; sortir les valises ; charger le coffre. Déjà du quotidien silencieux et pourtant si verbeux.

La route du retour est longue. Clotilde me propose de prendre le volant ; conduire le véhicule de l'autre, un pas de plus dans la complicité. Le 15 août n'est pas férié en Belgique, nous empruntons donc les chemins buissonniers pour éviter la circulation journalière. Un petit arrêt pour boire un café et faire quelques courses pour le soir. Clotilde insiste pour prendre de quoi “remplumer la petite” ; j'ai envie, l'espace d'un instant, de lui dire qu'elle risque d'être partie, mais l'instant suivant, l'envie s'est enfuie. Expliquer, justifier, raconter, donc inventer. À quoi bon ?

La route touche à sa fin, je prends la relève. Le temps est mauvais. Sur les ondes locales, les auditeurs ont la parole pour des informations routières ; on y parle de violents orages sur la métropole. Clotilde s'émoustille de la nouvelle :

Les orages me rendent toute chose.

À l'entrée de ma rue, j'aperçois la lueur d'un gyrophare qui se reflète sur les fenêtres. Les voisins sont sortis. Ça sent “l'après-coup”. Clotilde ne peut masquer son inquiétude.

Ne me dis pas que c'est pour chez toi ?

J'ai le front barré de deux rides. Je me gare un peu en retrait. Elle cherche mon regard, mais je fixe la grande échelle. À peine sortie, elle m'attrape le bras, en serrant un peu trop fort ; je n'ose pas la repousser, mais lui adresse un vif mouvement de tête. Elle lâche prise, aussitôt. Un pompier vient à notre rencontre.

Vous êtes le propriétaire de cette maison ?
Oui.
La mauvaise nouvelle, c'est que la foudre est tombée pile sur votre toit. La bonne, c'est que nous avons rapidement maîtrisé l'incendie.

L'incendie ?
Oui. Votre installation électrique ne devait plus être aux normes ?

Je hoche la tête de dépit. Le pompier tente d'adoucir l'annonce.

Vous pouvez remercier la personne qui a fait le signalement téléphonique.

Adèle ? Le type poursuit, mais je ne l'écoute plus vraiment. Je pivote enfin vers ma gauche, prêt à affronter l'étendue du désastre. Après un long moment, je ferme les yeux et baisse la tête. Le guerrier du feu lance d'un air penaud.

Je suis désolé monsieur. Moi, si ça m'arrivait...

Je regarde Clotilde ; elle est blême. Un autre pompier s'en occupe :

Ça va aller, madame ?

Elle s'appuie contre le camion ; je lui jette un regard inquiet, elle lève la main pour me rassurer. Alors que j'entre à l'intérieur, le gaillard me lance dans le dos :

Vous êtes bien assuré, j'espère !

Le sol est sale, piétiné et boueux ; l'odeur âcre qui vient du second se fait déjà sentir, le courant d'air aussi. La cage d'escalier du premier a l'air intacte. Un pompier qui nettoie des débris dans la salle de bain me demande :

Vous êtes le proprio ?

J'acquiesce.

Le plafond sera à refaire.

Je regarde le début de trou noirâtre en soufflant. Après une petite pause, le type annonce gravement :

Je préfère vous prévenir, en haut, c'est pire.

Je prends une profonde inspiration.

Je vous accompagne ?
Non, ça va aller.

Je grimpe les escaliers noirs, n'osant toucher les murs souillés. Ce qui me surprend dès la première marche, c'est la lumière. Cette pièce m'a toujours paru trop sombre... Les combles ont été entièrement refaits, il y a moins de six mois. La toiture date de moins de trois ans ; la foudre y a fait un trou béant, je n'aurais jamais pensé qu'un éclair puisse être aussi dévastateur. Tout ce temps consacré aux travaux balayé en une seconde ! Le plancher a partiellement brûlé, l'ensemble de l'installation électrique est carbonisé ; la faille était là. Je m'étais dit que l'électricité attendrait un an ou deux, marre des travaux ; c'est reparti pour un tour. L'intervention des pompiers a complètement ravagé l'intérieur ; sans eux, ma maison ne serait plus qu'un tas de cendres, dommages collatéraux.

Je marche, un peu perdu, dans cet espace qui ne ressemble à aucun de mes souvenirs mais qui en laissera de nouveaux, indélébiles. Mes genoux sont pris d'un léger tremblement ; je tente de me maîtriser, en me disant nous aurions pu être dans la pièce au moment où...

Cette idée me fait penser à Adèle. Je dévale les escaliers ; le pompier du premier me conseille d'y aller mollo, il a raison, tout est humide, glissant et puis ma démarche n'est pas très franche. Au premier, je ne trouve aucune trace d'elle ; au rez-de-chaussée non plus. Je descends à la cave, son sac n'est plus là. Je regarde la voûte, les câbles électriques, leurs circulations, leurs nœuds, leurs raccords, leurs lignes droites, leurs points de séparation. Certains ont brûlé… Elle a donc profité de ce coup de foudre pour refermer cette parenthèse ; sortie théâtrale réussie.

Avant de remonter, mon regard est attiré par un carton qui est tombé de l'étagère, une conséquence du choc. Je m'approche pour le remettre en place ; des mots sont écrits sur le mur blanc. Une écriture serrée, tendue, sans ponctuation : un cri. J'en bouge un autre, puis un autre, puis encore un autre ; toute la surface de l'étagère est couverte de cette prose mal-habile. Preuve de détention, noir sur blanc. Mon cœur s'emballe, j'étouffe ; besoin d'air. Je range rapidement, puis je remonte les escaliers.
Les pompiers remballent. Celui qui m'a abordé en premier, le chef très certainement, me prend à partie. Des formalités, des papiers, des conseils... Je demande encore quelques instants et remonte fissa au second ; le trou me redonne un peu d'air. Je souffle un grand coup, puis observe la scène avec attention ; ne manquer aucun détail. Au bord de l'escalier, dans un tas de cendres, de mousse, d'eau et de matière, émerge un petit coin de carton orange. Je l'extrais délicatement ; le carnet est détrempé. Je l'ouvre à la première page et lis quelques fragments, la syncope me rattrape. Le chef des pompiers me rappelle au réel en m'interpellant depuis le rez-de-chaussée. Je glisse le carnet dans la poche intérieure de ma veste ; pièce à conviction.

Le pompier est installé à la table de la pièce du bas. Clotilde a les yeux rouges. Lorsqu'elle me voit arriver, elle s'approche pour me serrer dans ses bras, mais je m'écarte, tâchant de faire ça gentiment. Surprise, elle me lance :

Tu n'es pas tout seul.

Sans un mot, je m'assieds, en répétant intérieurement “Tout est sous contrôle”. Le pompier est pressé d'en terminer. J'écoute, acquiesce, puis cherche de quoi prendre des notes. Je palpe machinalement ma poche intérieure ; non, je ne peux pas sortir le carnet humide. Clotilde se précipite pour me tendre de quoi écrire, je la remercie d'un hochement de tête. Alors que la conversation se poursuit, elle se lance soudain à la recherche du chat.

Il est sous le canapé !

Pas la force de m'en vouloir, ni de m'excuser. Elle me regarde, triste et inquiète. Lorsque le pompier en a terminé, il se lève.

Bon, je ne vous souhaite pas une bonne soirée mais, comme on dit dans le métier, ce n'est que du matériel.
Comme vous dites.

Un soupçon d'ironie transpire de ma voix. Juste avant de refermer la porte, le pompier lance à la volée :

La police viendra constater les faits demain à la première heure. Ce serait bien que vous soyez là cette fois.

La porte claque ; Clotilde est de nouveau à quatre pattes face au canapé. Je souffle de dépit, elle se redresse d'un coup ; je lui assène d'une voix tranchante :

Il sortira quand il en aura envie !

Dans un vif mouvement de tête, elle demande :

Et Adèle ?

Je pose mes deux mains sur les épaules tendues de Clotilde, puis je l'invite à s'asseoir sur le canapé. Elle s'exécute, puis époussette vivement les genoux de son pantalon. Je suis debout, immobile, la fixant d'un regard tendu. L'instant de silence se faisant trop long elle lâche, dans un sourire tendu :

Tu peux dormir à la maison...
J'ai besoin de rester seul ici. Rentre chez toi.
Mais je peux t'attendre. Et Ad...
Rentre, s'il te plaît.

Ma voix est sèche et autoritaire ; c'est volontaire, je n'ai pas envie de discuter. Vexée, Clotilde se lève d'un bond.

Désolée d'insister, c'est juste que...
J'ai besoin d'être seul.

Elle m'embrasse du bout des lèvres, comme si un fil d'intimité à peine tissé venait de se briser. Enfin seul, je m'installe dans mon fauteuil et lâche un profond soupir. Miaou sort timidement de sa cachette. Après quelques caresses, il part explorer le nouvel intérieur. Je sors le carnet orange de ma poche et entame la lecture : « Journal d'une femme séquestrée ».

Chapitre 8 – Adèle

Prise de tête n°3

L'électricité dans l'air est palpable ; les gens autour de moi craignent que ça craque de nouveau, mais cela semble peu probable vu ce qui est tombé dans l'après-midi. Le quai de la gare est bien rempli, je suis à la fois surprise et rassurée par la fréquentation de ce train de nuit. Je m'engouffre dans le wagon. Je tombe sur une bande de trois filles ; des animatrices de camp de vacances qui partent rejoindre le sud pour quinze jours de travail et de fêtes. Pas d'homme dans le compartiment, je me sens soulagée de ce côté. Une des nanas me fait remarquer que j'ai une « chique ». Je ne comprends pas ce que cela veut dire ; un abcès, me répond-t-elle d'un ton moqueur. Je pars me regarder dans le miroir des toilettes, ma joue est bien enflée ; je ne m'en étais pas aperçue. J'ai honte.

Je suis lâche d'être partie en laissant sa maison brûler.
Sortie en gueulant « Appelez les pompiers ! ».
Sa ligne était coupée.
J'ai couru vers l'arrêt de bus que j'avais repéré sur internet.
Les camions sont passés devant moi.
Modeste consolation que de me dire qu'ils ont du faire leur travail.
Si ça se trouve, sa maison n'est plus qu'un tas de cendres.
Qu'aurais-je fait sur place ?
Je ne peux plus faire marche arrière.
Je dois rentrer.
Égoïste ?
Oui.

Le sommeil ne viendra pas ; le roulis me rappelle la douleur qui bat dans ma bouche. Les accords de la guitare des animatrices me semblent tous dissonants. Une des filles me propose en ricanant un cachet pour me détendre, je décline en marmonnant une excuse sans doute incompréhensible ; elles se mettent à rire comme des folles. Leurs chants devient tour à tour langoureux, plaintifs, lascifs, déjantés, hystériques... Elles délirent, racontent, fantasment ! Une d'entre elle ouvre la fenêtre, soudainement prise d'étouffement. Les autres éclatent de rire. « Bad trip ! » Je ne sais pas ce qu'elles ont pris, mais soit c'est très puissant, soit elles ne sont pas assez armées pour faire face. L'étais-je ?

Un mois et demi de réclusion.
Plus de douze kilos de perdus.
Un rage de dents monumentale.
Un coming-out qui ne fait que commencer.
Un mensonge impardonnable à mes parents.
Une fuite en avant vers l'inconnu.
Départ précipité vers les emmerdes.
Rester ou partir.
La peste ou le choléra.
Tout ceci n'a aucun sens.
C'était pourtant tellement utile.

« Faut que ça sorte ! » répète la brune boulote. Elle braille de plus en plus ; des voisins de cabine arrivent en gueulant. Les filles gloussent comme des ados écervelées, je ne vaux sans doute pas mieux qu'elles. Le contrôleur déboule dans le compartiment pour vérifier nos billets. Il procède à une timide fouille en recherche de substances illicites ; la fenêtre ouverte le persuade que c'est du shit. Une des gamines se la joue procédurière ; elle connaît ses droits ; son père est avocat. Je n'arrive pas à savoir si elle est sérieuse ou pas. Le fonctionnaire abandonne vite la partie. Je passe ma tête de la couchette : « Il vous en reste un ? »

Adèle au pays des emmerdes.
Mes dents repoussent mes gencives.
Je salive comme une vache.
J'entends des rires, puis des cris étouffés.
Mon corps ne me réponds plus.
Je ne comprends plus rien.
Les sons sont si cristallins.
Les visages défilent devant moi.
Je pense qu'elles m'ont descendue.
Elles me donnent des claques.

Putain on est en train de la perdre !
C'est quoi cette merde que tu nous a ramené Sandra ?
Ta gueule Alex, ça nous a pas fait ça a nous.
Parle pour toi, j'ai failli me faire dessus…
Si le contrôleur nous capte on est foutue !
C'est de sa faute, c'est elle qui en a voulu.

On me verse une bouteille d'eau sur le crâne, puis on me flanque devant la fenêtre du train grande ouverte. Je dodeline d'avant en arrière, me massant l'abcès avec excès. Je masse, j'appuie, de plus en plus fort… Je sens que ça coule. 

Fallait que ça sorte, je l'avais dit !
Trop crade.
Putain, faut nettoyer.
Elle va le faire toute seule, c'est pas nous.
Va chercher du PQ aux chiottes, elle se vide !

Je souris ; la douleur s'échappe enfin. Elle est toujours présente, mais est descendue d'une dizaine d'échelons ; cela devient presque plaisant. Les gonzesses s'occupent de moi, leur présence est autant empreinte d'inquiétude que de bienveillance. Elles se décident enfin à éteindre la lumière. Je remonte dans ma couchette ; le sommeil finira par venir, je le sais, je le sens ; il est là ; il tape aux portes de ma conscience.

Je cède à l'appel languissant des bras de Morphée.
Lâcher prise, le grand saut.
Plus rien n'est sous contrôle.
Tout m'échappe, glisse, suit son propre chemin.
Le mien est tortueux, alambiqué, ambigü.
Je l'accepte tel qu'il est.
Mon sourire se transforme en rire.
Je suis heureuse.
Tout ceci n'aura pas été vain.
Je serai allé au bout de mon engagement.
Porter un regard autre sur le monde.
La parenthèse se referme.



18 commentaires :

  1. Merci beaucoup pour ce super cadeau ! Et vous nous laissez comme çà, sans vergogne, en pleine station d'autoroute, à l'aube d'une rencontre ?!! lol
    Hâte de découvrir la suite...

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  2. Hé hé la voici, bonne lecture !

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  3. Ben là .... j'ai hâte d'en savoir plus Cela m'intrigue ++++

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  4. J'apprécie en plus gros caractères merci

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  5. Saby,
    Un grand merci pour ton commentaire. Ravi que ça te parle.
    Michel, l'éditeur va sans doute pouvoir faire un petit quelque chose pour les caractères.
    Aventure à suivre...
    Thierry

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  6. Bon ben le Georges il se réveille !! encore encore ...... (sourire) j'ai toujours envie de connaître la suite

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  7. T'inquiète, y aura la totale ! N'hésite pas à faire tourner, c'est cadeau confinement !

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  8. Je viens de lire le chapitre 1, si j'avais le temps j’engloutirais bien la suite tout de suite ! ;) je reviens c'est sûr !

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  9. Cela reste en ligne pour le moment, donc faut surtout pas hésiter.

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  10. Ils me sont sympatyhiques tous les deux ....

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  11. Content qu'ils te plaisent. Tu verras, bon moi je connais la suite mais bon tu verras...

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  12. Voilà, j'ai dévoré ces lignes ! ça raisonne en moi ... j'ai hâte de connaitre la suite...
    Le moment où Georges se rend compte que son ami n'est pas son ami est très fort, ça m'est arrivé il y a peu et ça a été aussi rapide !

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  13. Bonjour,
    Ravi que ça te parle !
    Je m'efforce de m'inspirer de situations réelles afin de rendre les scènes plus authentiques.
    Ravi que certaines te parlent.
    Ce n'est pas encore terminé mais il y a encore des surprises...
    Thierry

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  14. Bon ben c'est fini , je m'habituais à ces deux personnages cherchant une issue .... je me dis que toute expérience vécue amène quelque chose de positif ... une remise en question .... une renaissance .....

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  15. Tout à fait raccord avec toi. Ravi d'avoir partagé cette histoire lointaine qui renaît avec vos avis. Merci pour la fidélité. Vive les livres.
    Mes autres livres sont à découvrir ici :
    http://thierrymoral.fr/livres/

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  16. Je viens de finir la lecture, moi aussi je m'étais habituée à ces deux personnages, je me dis que la vie est bien compliquée quand on garde tout à l'intérieur. Oui, faut que ça sorte ! Mais c'est loin d'être facile à faire, toujours cette peur d'être jugé, jaugé, de ne pas être comme les autres, pourquoi vouloir être comme les autres ? Certainement pour essayer de se rassurer, essayer de ne pas faire de vagues, de ne pas déborder, de ne pas faire tache ! la fin est triste je trouve même si on peut penser qu'Adèle va s'en sortir. Mais Georges ?
    En tout cas merci pour cette lecture, merci pour ce texte très original ! J'ai passé de bons moments.

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  17. Ravi de ce partage Virevolte ! Vive la lecture et les partages. N'hésite pas à laisser un petit mot sur babelio si t'as un comtpe et si ça te dit.

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