lundi 23 mars 2020

Un feuilleton pour vous occuper pendant le confinement, (Parenthèses)

Après Le journal du Nightstalker, un autre de mes auteurs, Thierry Moral, m'a demandé de vous proposer en feuilleton pour la durée du confinement son roman, (Parenthèses).



Les publications se feront au rythme d'un chapitre tous les deux jours.

Et voici donc le chapitre 6 :

Chapitre 6 – Adèle

Prise de tête n°1

Toute seule, comme une grande. Voilà ce que j'ai fait. Toute seule, comme une grande. Seule et toute entière. Toute seule, comme une grande. Entièrement et simplement. Je me suis mis dans la merde, toute seule, comme une grande. Grande, grande, non je ne suis pas grande. Je suis plutôt petite ; et boulotte, en plus. Une petite qui s'y est mise toute seule, comme une grande. Grande, enfin autonome, responsable... Oui c'est bien cela, je suis responsable de ma propre connerie. Toute seule, comme une grande.

J'ai décidé de fuguer.
J'ai choisi de mentir à mes parents.
J'ai fait de l'auto-stop, alors que j'aurai pu voyager autrement.
J'ai délibérément jeté mon dévolu sur le Nord, alors qu'ailleurs c'était pareil.
J'ai été maître de chacun de mes actes qui me mènent ici.
J'ai donc totale responsabilité de la situation.
J'ai agi comme une conne.
Je ne suis qu'une conne.
Non, je ne suis une grosse conne !
Plus qu'une grosse conne, une énorme conne !
Je suis en surcharge pondérale de connerie !
Une grosse conne.
Une pauvre conne.
Une connasse en fait.

C'est tout à fait ça, je suis une pauvre connasse qui agit sans réfléchir et qui après se flagelle d'insultes en espérant que ça la sortira de la situation pourrie dans laquelle elle s'est fourrée toute seule, comme une grande !

Sophie se foutrait bien de ma gueule si elle me voyait. Elle est tolérante, certes, mais avec elle, la connerie, ça ne passe pas ; je la comprends. J'ai honte ; honte comme une gamine qui a fait une grosse bêtise, sauf que papa et maman ne sont pas là.

Il ne m'a même pas agressé, ce bonhomme ; c'est fou ! Pas un mot, il m'a juste invitée du plat de la main. Du plat de la main ! et je me suis jetée dans la gueule du loup. L'homme est un loup pour l'homme ; l'enfer c'est les autres. On en dit bien des choses qui posent question ; lui aussi, il doit s'en poser, des questions. Non, même pas, il n'a aucune question à se poser à mon sujet. La chose est simple : il doit penser que je suis une malade !

Je suis un peu une malade. Oui, je suis une malade qui ne se soigne pas. Je suis une pauvre déglinguée. Une malade de la tête. Je ne suis pas normale, c'est ça mon problème. Je ne suis pas comme les autres. Je ne fais rien comme tout le monde, enfin si, la plupart du temps, mais c'est pour faire semblant. Fondamentalement, je suis différente ; je suis conne, c'est ça ma différence. Je joue à la plus maline, à la plus sage, mais dans le fond, je suis malade ; une pauvre malade. Une pauvre nana paumée ? Non, plus que paumée ! On ne va pas se perdre dans une cave d'une ville inconnue du Nord-Pas-de-Calais sans être une malade ! Une grande malade même. Une folle ; une grande folle. Non, c'est plus que ça, je suis une grosse folle bien ravagée !

Putain, Adèle, calme toi, bordel de merde !
Ça ne sert à rien d'écrire.
Ça ne sert à rien d'écrire sur ton carnet.
Ça ne sert à rien d'écrire sur ton carnet orange.
Ça ne sert à rien d'écrire sur ton putain de carnet orange.
Stop terminé les insultes, j'en ai assez dit, pensé, écrit.
STOP !
Ça ne sert à rien d'écrire de toute façon.
Écrire ne sert à rien.
Donc n'écris pas.
N'écris pas « N'écris pas » !
Mais quelle C...
Suffit !
Ça ne sert à rien d'écrire des âneries sur mon carnet.
C'est inutile, inopérant, illusoire, stérile...
Mon écriture est stérile.
Je suis inféconde de la plume.
C'est pas vrai, je peux pas laisser ça, je le barre.
Cela n'a aucun sens de tout écrire.
Mes mots posés sur ces pages ne changeront rien à la situation.
Si, ça me fait du bien d'écrire !
Enfin du bien, quand je n'écris pas n'importe quoi.
Écrire, c'est agir, donc je dois écrire des actes utiles !
Ça ne sert à rien d'écrire qu'il faut agir, si je ne fais que l'écrire.
Donc, ça ne sert à rien d'écrire.

Je dois agir. Parler, hurler, gueuler, je ne sais pas moi... Non, cela pourrait l'énerver. Il ne m'a pas agressé jusqu'à présent, alors je ne dois surtout pas le provoquer. Enfin ce ne serait pas de la provocation, mais cela polluerait son espace sonore. Polluer son espace sonore ? Mais qu'est-ce que je peux écrire comme con...

Respirer un bon coup, se calmer.

Je dois me reprendre, assumer mes actes et faire face. J'ai fait une erreur. Je ne peux plus en commettre une seule. Je dois reprendre le contrôle de mes actes. C'est un choix, un engagement.

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Précédemment publié

Livre I

Chapitre I : Georges


Goutte d'eau

Nous sommes parfois face à un choix. Un changement s'impose à nous, lentement, progressivement. Nous le savons, nous le sentons venir, mais prenons bien soin de ne pas regarder la vérité en face. Une décision doit être prise : accepter ou refuser ? Si l'on suit le chemin de l'évolution, une parenthèse s'ouvre alors. Le temps de la mutation est souvent long, trouble, dérangeant. Le plus compliqué est de refermer cette parenthèse.

Je me masse la nuque tout en tenant fermement le volant de l'autre main. L'autoroute se prolonge sous mon capot ; il reste environ deux heures avant d'arriver chez moi. Depuis peu, je suis propriétaire d'une petite maison bien située, mais avec travaux : du gros œuvre. Tout a été fait. Terminé la poussière, les bâches, les plaques de placoplatre, les seaux, les rouleaux de peinture... il ne me reste plus que l'électricité à refaire. Marre des travaux, cela attendra un an ou deux.

La maison était un élément qui me manquait pour parfaire ma panoplie de “monsieur tout le monde”. Cela fait maintenant plusieurs années que je peux cocher la case “poste stable et à responsabilités”, ainsi que celle du “bon salaire” qui va avec. Je ne fais pas ma quarantaine, on me classe souvent dans la catégorie des trentenaires. Mon physique longiligne fait enrager les hommes de mon âge, surtout lorsque j'avoue ne pratiquer aucun sport. La grande majorité des gens qui me côtoient pensent que j'ai tout pour moi ; tout, ou presque : “ toujours pas marié et pas d'enfants ! ”

Les repas de famille ! Il aurait été déplacé de manquer le baptême de mon neveu. Je m'y suis rendu, comme quelqu'un qui irait se rendre à la police. La police des bonnes mœurs, représentée par mon oncle – adjudant en chef – et ma sœur – sa suppléante –. Les retrouvailles ont vite tourné en foire aux jugements. Toujours le même discours : pas de cœur, pas d'attache, pas de poigne, pas de projet, pas de vie. Toujours la même question en conclusion : « Georges, quand vas-tu véritablement commencer ta vie ? »

Plisser les yeux sur le bitume. Respecter la limitation de vitesse. Rester concentré, bien calé sur la file du milieu ; le centre, ma position préférée. Tout autour de ma bulle, très lentement, le soir tombe, la lumière de début juillet est éblouissante. Je cherche de la main droite mes lunettes de soleil, fouille, regarde, cherche, tâtonne… un klaxon retentit ! Un brusque coup de volant me permet d'éviter la voiture noire qui me double à toute allure sur ma droite. Le moindre écart peut provoquer un accident. Il arrive aussi à « monsieur tout le monde » de faire un faux pas.

Il serait raisonnable de faire une petite pause. Raisonnable, comme je l'ai toujours été. Calme, sobre, rangé, mais  toujours pas marié et pas d'enfant !” Ces deux manquements font de moi quelqu'un de différent. Moi, qui ne cherche au contraire qu'une seule chose dans la vie : me fondre dans la masse. Mais non, ne pas être marié et ne pas avoir d'enfants me donne droit à quantité d'insinuations, de demi-reproches et de questions qui n'en sont pas. D'un coup, je frappe du plat de la main sur mon volant en criant : « Vous me faites chier bandes de cons ! » Silence. Le flot de pensées entêtantes s'arrête instantanément. J'avais oublié que l'avertisseur produisait un son si puissant. Un petit sourire vient se loger sur le coin de mes lèvres : un rictus de surprise. Mon collègue Francis me dit souvent : « Ça fait du bien de se lâcher de temps en temps, tu devrais essayer ! » Oui, cela fait du bien.

Un panneau annonce la bretelle de sortie qui mène vers la prochaine aire de repos. Je m'y insère un peu trop tôt, faisant ainsi chanter mes pneus sur la bande blanche. Les indications 110, 90, 70 s'enchaînent. Grisé, je redonne un petit coup d'accélérateur, mais me vois forcé de rétrograder brutalement afin de ne pas ruiner mes amortisseurs sur le dos d'âne de la zone 30. « Caractère faible » ; dans la masse des chefs d'accusations qu'il m'a été donné d'entendre aujourd'hui, cette sentence est de loin la plus blessante. Je ne comprends pas qu'on puisse profiter d'un événement sensé être joyeux pour se livrer à un tel défouloir. Défouloir ? Moi, je ne me défoule jamais.

Je me gare en diagonale, occupant une place et demi. Une fois le moteur coupé, je me dis qu'il serait plus “raisonnable” de mieux me ranger... non ? Si mon véhicule gêne, ils n'auront qu'à se garer ailleurs ! Je regarde à droite, puis à gauche, gêné d'avoir parlé à voix haute. Je claque la portière, fais cliquer la fermeture centralisée sans me retourner, puis m'avance d'un pas décidé vers la station-service. La lune et le soleil se passent le relais dans un ciel encore chaud, qui se teinte peu à peu de mauve.

Les néons ; la musique synthétique ; le carrelage blanc ; les conversations téléphoniques ; le ronflement des distributeurs de boissons chaudes ; les poubelles toujours pleines ; la chaleur moite des sanitaires ; l'odeur de détergent ; le souffle puissant des séchoirs à mains ; la feuille humide signée par les dames de services, attestant qu'il y a vingt minutes de cela, tout était propre.

Je me tiens à quelques centimètres de la table haute sur laquelle est posée mon café “ sans sucre saveur corsée ”. Je mélange la poudre trop compacte avec la touillette, qui atterrit ensuite dans la poubelle qui se trouve juste en dessous : du consommateur à l'éboueur. Le méchant petit sourire qui s'est posé tout à l'heure sur le coin de mes lèvres semble bien décidé à camper sur ses positions. Je ricane en repensant à ma sœur et à mon oncle, qui se lâchent en effet… Les autres désapprouvent, mais ne disent rien. Si je participais moi aussi au tournoi des joutes verbales, je les alignerais en très peu de temps. Mon activité professionnelle me donne plusieurs longueurs d'avance : j'assure ; mais je ne souhaite pas rentrer dans l'engrenage. C'est un choix irrévocable, un engagement. Au fil des ans, j'ai acquis un réflexe quasi pavlovien qui transforme mon cynisme refoulé en une irréprochable neutralité.

Deux tables plus loin, une jeune femme me fixe. Je ne détecte aucune trace de défi ou de séduction dans les pupilles adverses. Non, elle m'observe, sans la moindre trace d'expression sur son visage. Neutre. Intéressant. Elle ne sourcille pas. Certes, j'évite les conflits directs, mais les duels de regards ne sont pas pour me déplaire. Je bois une gorgée tout en la fixant. Elle ne décile pas, continuant à faire ce qu'elle fait tout en me regardant. Pendant qu'elle écrit sur un petit carnet orange, je consomme un café amer et sans goût, censé être “ corsé ”. Ce petit jeu pourrait durer longtemps. Je hausse les épaules, cligne des yeux et avale d'une gorgée ce qu'il me reste de café. Juste avant de jeter le gobelet, je me ravise. Je le pose lentement sur la table, puis fixe de nouveau la jeune femme, bien décidé à m'amuser un peu.

La vingtaine, pas plus ; ni franchement mignonne, ni laide non plus, disons que son surpoids ne la met pas en valeur. Elle est habillée de saison, sans provocation, le lourd sac à dos posé à ses pieds détonne avec son allure. Elle n'a rien d'une néo-hippie ou d'une punk-à-chien. Non. Elle ne semble pas être accompagnée. Peut-être cherche-t-elle quelqu'un ? Je fais tourner le gobelet couleur crème dans ma main droite. La jeune femme lâche le regard pour raturer un mot. Le fil est coupé. Mes yeux partent se promener aux alentours. Certaines personnes s'en vont, d'autres arrivent, au rythme des marais autoroutières. La vie continue en dehors de notre petite bulle. Lorsque je braque de nouveau mon regard dans sa direction, elle est occupée à ranger quelque chose dans son bardas. Je fixe un petit temps le gobelet, puis marmonne : « Game over ». D'un geste sec et bref, je le broie, puis le jette dans la poubelle. J'étends mes bras contre la table, baisse la tête et lâche un souffle énergique. Quelques étirements avant de reprendre le volant ne peuvent pas me faire de mal. Lorsque je relève le visage, elle est face à moi.

Chapitre 2 : Adèle

Étape par étape


02 juillet ; cela fait deux jours que j'ai quitté Aix-en-Provence. J'ai lâché ma chambre d'étudiante en y laissant tout le superflu et n'ai gardé que l'essentiel dans mon sac à dos : quelques livres, deux disques, un peu de linge, une gourde et des pommes. Mes parents m'ont cru quand j'ai raconté que je devais payer les mois deux mois d'été d'avance, ils m'ont fait le virement sur mon compte. Je n'ai rien payé, au contraire, j'ai signé l'état des lieux et mis fin à mon bail. Je n'aime pas mentir, cela me pèse de les duper, mais le débat ne pouvait pas avoir lieu. « On se saigne aux quatre veines pour tes études ». Ils n'ont jamais utilisé le mot “ sacrifice ” pour ne pas me faire culpabiliser, mais cela transpire tellement de leurs propos ! Je leur suis sincèrement reconnaissante, tout ce qu'ils font pour moi est très important, c'est une chance, mais j'ai besoin d'autre chose.

Lorsque que j'ai annoncé à mes parents mon échec, de peu, aux examens du premier tour et ma décision de rester sur place tout l'été pour me concentrer sur mes révisions afin d'assurer la cession de septembre, j'ai bien senti au bout du fil qu'ils se sont retenus de me faire des reproches. Cela ne doit pas les empêcher de m'en vouloir, mais ils ont pris la chose “ avec philosophie ”. Depuis que j'ai choisi cette matière, ils placent ce mot dès qu'ils le peuvent, en le prononçant avec une fierté assumée, celle d'avoir poussé leur fille dans l'ascenseur social : « Maintenant, c'est à elle de décider jusqu'à quel étage elle ira ! » Comme si le nombre d'années d'études après le bac était encore un gage de réussite professionnelle. En réalité, j'ai été reçue à mes examens, avec mention. J'ai appris, compris et assimilé un grand nombre de choses cette année, mais j'ai désormais besoin de faire ma propre expérience.

Il y a de cela trois jours, je vivais dans une chambrette de 12m2 sous des combles étouffants, dans un quartier proche du centre-ville ; le loyer était hors de prix, mais la loi du marché immobilier en a décidé ainsi. Mes parents finançaient le logement. Je travaillais dans un fast-food pour avoir de quoi payer ma nourriture, mes déplacements et le reste, même si le reste se résume à pas grand-chose ; je menais une vie tranquille, calme et confortable, jusqu'à présent.

Avec deux loyers d'avance, je pense avoir de quoi tenir pendant quelques temps. Ma ligne de portable est clôturée. J'ai longtemps résisté à cette forme de dépendance, mais lorsque j'ai pris mon indépendance, mes parents ne m'ont pas laissé le choix. Leur village n'est pas très loin, mais demeure mal desservi ; ils sont les seuls à m'appeler, ou presque. En mettant l'argument économique en avant, je suis parvenue à les convaincre de l'inutilité de ce gadget. J'ai promis de leur envoyer des cartes ; ils ont accepté. J'ai acheté un lot de dix cartes pour touristes consuméristes, résilié mon abonnement et revendu le mobile pour une bouchée de pain sur le marché. Je ne suis pas associable. Je parle, mais de préférence de vive voix et souvent avec la même personne : Sophie. Nous avons passé l'année à découvrir ensemble la vie estudiantine ; une autre vie, qui n'est pas celle que je recherche.

“L'art de la Fugue”, est le titre d'un de mes disques préféré. “Traité de zen et de l'entretien des motocyclettes”, est un de mes livres de chevet. L'idée de les avoir avec moi me donne presque le sourire, mais je me retiens. Tout est interprété : paroles, gestes, attitudes... Je suis convaincue qu'il est plus sûr de garder un visage neutre. Le sourire induit ouverture, légèreté, facilité, possibilité... Du moins dans les rapports hommes-femmes. J'ai pu vérifier cette hypothèse avec mon premier chauffeur, un routier. Au début, il parlait de lui : son métier, le rythme de dingue, les conditions de travail qui se dégradent, ces touristes qui roulent comme des cons, les rencontres en auto-stop car il faut bien s'entraider tout de même un peu... Pendant une heure, j'acquiesçais, puis progressivement, je n'ai plus réagi. Lorsque son discours a été terminé, il s'est tourné vers moi, par à-coups. Pas de réaction. Pendant un bouchon, il a bien pris le temps de me dévisager. J'ai soutenu son regard ; un long duel, c'est lui qui a cédé. Il a baissé les yeux et a soufflé : « pas souriante ».

Il a ensuite tourné vers la droite le bouton volume de son auto-radio et lancé un vieil album de heavy-metal. Enfin tranquille, je me suis mise à écrire mes impressions, mon analyse de la situation, les paysages, les images, les associations d'idées qui me venaient... Parfois, le chauffeur chantait. Une voix si aiguë sortant d'un corps si épais. J'en fus surprise, mais ne lui ai accordé aucun regard. Il se serait senti flatté, ou bien au contraire vexé. Un peu après Paris, le routier s'est arrêté sur le parking d'une station-service. Sans un mot, j'ai rangé mes affaires, ouvert la porte, puis suis descendue du camion. Le vent était chaud et sec ; la climatisation fait oublier la température extérieure. Avant de me diriger vers le commerce lumineux je me suis retournée, lui ai adressé le troisième regard depuis le début du trajet, puis j'ai dit : « Merci ». Le routier s'est empressé de se moquer, de me provoquer gentiment, mais je n'ai pas relevé ; je me suis contentée de lui offrir un sourire. D'un air comblé, il a soufflé : « Ben voilà ! »

Je squatte la station-service. Entre deux bouchées dans ma pomme toute cabossée, j'écris ce que je vois. J'observe chaque personne avec attention, mais sans trop insister. Mon objectif est simple : trouver quelqu'un qui me conduira dans le Nord. Je voulais partir loin de chez moi, autant choisir l'opposé ; là ou ailleurs, je trouverai de toute évidence ce que je cherche : faire ma propre expérience. J'ai bien conscience qu'une première année de philosophie en poche, même avec mention, ne me sera pas d'un grand secours en cas de coup dur, mais je suis décidée à aller jusqu'au bout de mon engagement : faire l'expérience de la vie, de la vacuité, de l'errance et du hasard, afin de porter un regard autre sur le monde.

Patience et observation ; regarder tout d'abord les mains, elles en disent long sur les gens. Quand la personne est reçue à ce casting, je tente une intrusion furtive dans le blanc des yeux ; le regard révèle des choses que les mains ne peuvent transmettre. J'ai eu droit en retour à quelques sourires en coins, à des coups de mentons dubitatifs et même à un clin d’œil. J'ai tenté avec des femmes, mais n'ai récolté que très peu d'attention. Deux gars ont mollement cherché à m'accoster, mais je me suis aussitôt esquivée dans les toilettes. Trop souriants, et puis ils étaient deux. Un duo fonctionne déjà comme un groupe : provocation, entraînement, défi, surenchère... Un être isolé est beaucoup plus improbable d'un point de vue comportemental. C'est à l'improbable que je souhaite me frotter.

Une mère crispée emmène ses trois enfants aux toilettes. Un adolescent rondouillard se fait vanner par sa sœur maigrelette. Un homme au visage et au crâne mal rasé braille en arabe dans son mobile. Des mômes essayent le fauteuil masseur en pestant : « Ça ne marche même pas ce truc ! ». Un buveur de café aux yeux rouges leur conseille, en ricanant, d'aller réclamer une pièce à leur maman.
La caissière se prend des réflexions parce qu'elle ne va pas assez vite ; même de là où je suis, je les entends. J'ai les mêmes au fast-food. Le client est roi : roi des cons. Le fait de payer pour un service justifie toutes les impolitesses. Il en va de même pour les grandes enseignes : à partir du moment où elles ont pignon sur rue, elles se permettent les plus basses arnaques, alimentant ainsi la spirale de la méfiance et du cynisme consumériste. C'est à qui “niquera” l'autre en premier et aura le dernier mot. Le client ou le vendeur ? Un beau résumé des rapports sociaux : niquer. Ou plutôt : Dominant / Dominé.

Je deviens négative. Calme-toi. Respire un bon coup. Je dois poser un regard “autre” sur le monde ; je le dois, je m'y suis engagée. Autre regard : malgré tout ce qui transpire de ce lieu, le stress, la fatigue, l'ennui, la lassitude, l'obligation, la résignation, il apparaît comme un refuge ; les gens y ont des repères. Ces espaces sont des balises, des relais, des bouées de sauvetage en mer de bitume.

Au début je changeais de place, histoire de ne pas me faire repérer par le personnel ou par des hommes ayant l'air un peu moins nets que les autres ; ces mouvements inutiles ont fini par me fatiguer. Je reste désormais sur mes positions. Les salariés ont sans doute remarqué mon immobilité, à moins qu'ils s'en contre-fichent ; les caméras, par contre, sont au courant. L'heure du repas est dépassée, mais les gens mangent en permanence dans ce genre d'endroits. Le flux des entrées et sorties ralentit un peu. Un homme est installé à deux tables de moi ; ses mains sont lisses et bien entretenues, ses doigts effilés, presque féminins. Je tente un regard ; il a l'air joueur.

Il boit son gobelet tout en me regardant. Son sourire ne me plaît pas, mais il semble difficile de ne pas trouver ce genre de pincement de lèvres sur le regard des hommes. Espérer tomber sur un individu vierge de tout cynisme est illusoire. Maintenant, il joue avec son gobelet. Ses gestes sont maîtrisés, limite gracieux, mais dénotent pourtant une certaine tension, refoulée certainement. Son sourire ne se mue pas en regard charmeur ; il a envie de jouer, moi aussi.

Je range mon carnet, puis hisse mon sac sur mes épaules. L'homme a son regard tourné vers la caisse. D'un geste automatique et soudainement puissant, il broie le gobelet et le jette dans la poubelle. Je suspends mon pas. “Hésitation, ennemie de l'action”. Il étire ses bras sur la table. À la vue de son échine courbée et de sa nuque bien dégagée, je tranche. Ce sera lui.

Chapitre 3 – Georges

Sans voix

La jeune femme se tient face à moi ; seule la table haute nous sépare. Un peu surpris, j'attends. Après un silence un peu trop long, elle lance brièvement :

– Vous pouvez m'avancer ?
– Ça dépend jusqu'où.
– Lille.
– J'habite juste à côté.

Je quitte la boutique d'un pas décidé. Elle me rejoint poussivement, les jambes engourdies, cherchant vainement à attraper mon regard, mais je ne suis pas décidé à le lui accorder ; marre de se regarder dans le blanc des yeux, besoin d'avancer. Je traverse le parking. Elle me suit, laborieusement. Je ne propose pas de mettre son sac à dos dans le coffre, qui est pourtant quasiment vide. J'abaisse le siège passager afin d'avoir accès aux places arrière. Elle me tend son sac. Je le soupèse.

– Vous avez emporté votre maison avec vous ?
– À peu de choses près...

Son ton pince sans rire n'est pas pour me déplaire ; l'idée de dépanner quelqu'un dans le besoin flatte ma conscience solidaire quasi inexistante. J'y vois surtout la possibilité d'avoir un peu de compagnie ; lier l'utile à l'agréable.

Le trajet est calme. La passagère parle peu, puis plus du tout ; je me sens obligé de faire la conversation. Je n'avais pas envisagé que les choses puissent se dérouler ainsi. Aucune envie de parler de moi, je m'engouffre alors dans le sujet du moment : les vacances thème passe-partout faisant la une de tous les médias ; sujet neutre et un peu moins cliché que la météo. Elle avoue être en vacances, sans développer davantage. Les vacances, pour moi, ce serait la trêve des jugements. Comment peut-on s'acharner sur quelqu'un, qui au demeurant n'a fait rien de mal, uniquement parce qu'il n'est pas marié et n'a pas d'enfant ? Je repense alors à Cédric, du collège, que tout le monde appelait “le politique !” avec un point d'exclamation. Ou bien à Fabrice, du collège aussi, qui se faisait appeler “l'artiste !”, avec un point d'exclamation également. Je conçois bien que ces deux personnes puissent être “en marge”, mais pas moi, certainement pas. Je me suis toujours attaché à rester dans la norme, droit, claire et honnête ; cela n'a pas l'air de leur suffire.

Ce n'est qu'à l'approche du péage que je me rends compte que je parle tout seul, depuis longtemps très certainement. Tout en racontant à voix haute des banalités insipides sur les vacances, je continue mentalement de régler mes comptes avec mon oncle et ma sœur. Multitâche au point de pouvoir mener trois discussions en même temps : mon monologue intérieur, mon soliloque sur les vacances avec la passagère assoupie et la politesse de base avec la guichetière qui me, lance d'une voix entendue : « Bonne soirée à vous deux ».

Le ton avec lequel elle vient de prononcer le “vous deux” m'exaspère au plus haut point. Évidemment, un homme et une femme dans une voiture ne peuvent pas ne pas être “ensemble”. Je préfère ne pas répliquer, me contentant d'un petit ricanement sarcastique. Les gens ne peuvent s'empêcher de ranger les uns et les autres dans des cases. Ce n'est pas grave en soi. Ce n'est pas non plus un scoop. C'est un fait. Moi-même, je participe à ce petit jeu du procès permanent, par exemple en blâmant cette salariée au travail ingrat d'avoir utilisé une phrase toute faite. Cette pression permanente me paraît soudainement insupportable.

Un coup d'œil sur la droite : l'auto-stoppeuse dort, le visage posé contre la vitre. Elle aurait pu faire un effort ! Alimenter la conversation, acquiescer, me répondre, je sais pas moi… Non, elle consomme son service de transport gratuit sur le compte de la solidarité entre vacanciers, mais elle ne lâche rien ! Je me sens une fois de plus le “ pigeon de service ”. La colère monte ; j'essaie de relativiser, en me disant que le fait de ne pas lier conversation est peut-être un usage des auto-stoppeurs ? C'est ma première fois. Preuve est donc faite que je suis capable d'initiatives et de fantaisies ! Mon oncle et ma sœur ne se soucient guère de ce que je suis en tant que personne, bon ou mauvais, joyeux ou dépressif, épanoui ou renfermé. Non. Tout ce qu'ils veulent, c'est que je sois marié et que j'aie des enfants !

Ruminer aide à faire passer le temps. Le panneau indiquant ma sortie est déjà là ; je l'emprunte, en faisant une fois de plus peser mon pied sur l'accélérateur. Les pneus chantent sur la bande sonore, cette sensation est grisante. La jeune femme se réveille d'un coup. Je rétrograde sèchement à cause du feu rouge qui me fait face, la voiture s'arrête brutalement. La passagère annone d'une voix pâteuse :

– On est arrivés à Lille ?
– Non.

Son mouvement de tête furtif laisse sous-entendre que la réponse sèche et rapide que je lui aie apportée ne lui plaît guère. C'était bien mon intention, ne pas être agréable. L'a-t-elle été elle à mon égard ? C'est un choix assumé. Au premier rond-point, je prends un petit détour par une route non éclairée au milieu des champs. L'auto-stoppeuse s'agite un peu, elle n'est pas rassurée. Je m'amuse à imaginer ce qu'elle doit penser de moi : « Cinglé, violeur, serial-killer, les trois en un ? »

– Il doit y avoir des bus pour Lille ?...

Comme si elle allait trouver un bus pour Lille un dimanche soir à minuit ! Les voyages forment la jeunesse. Cela doit être son premier ; elle s'en souviendra.

Au rond-point suivant, je me sens de nouveau mal à l'aise, mon humeur a pris un ticket pour les montagnes russes. À quoi bon la faire mariner ? Il me suffirait de pousser jusque la grand' place. À moins que je ne la dépose au cimetière Sud ? Non, je ne peux pas lui faire ça, ce ne serait pas correct. Ce soir, je n'ai pas envie d'être correct, non. L'a-t-elle été ? Aucun effort. Pas de conversation, pas de remerciement, pas même pas un sourire, juste un petit sourire. Je grille le feu orange et tourne à gauche en direction du parc de l'hôpital.

– Vous habitez l'hôpital ?

Pour qui se prend-t-elle ? Elle est manifestement pourvue du sens de l'observation, mais pas de celui de la conversation. Je continue de rouler un peu trop vite. Elle s'agite sur son siège, signe de malaise. Une fois devant ma maison, j'exécute le créneau avec dextérité, fais crisser le frein à main et coupe enfin le moteur. Je braque mon regard vers la droite, droit dans les yeux. Ma décision est prise.


Chapitre 4 – Adèle

Juste se poser un peu

L'homme prend son sac dans le coffre, puis ouvre la porte de sa maison en la laissant à demi-ouverte ; l'intérieur a l'air accueillant. J'entre, juste pour me poser un peu. Pendant qu'il allume les lumières et range ses affaires au premier, je fais un rapide repérage des lieux : la porte d'entrée est à gauche de la maison. Sur la droite, se trouve une petite cuisine à l'américaine, très moderne ; en face, un étroit couloir avec deux portes. Sur la première est cloué un pictogramme : le même qui indique les toilettes publiques. La seconde désigne des escaliers descendant vers le bas. C'est étrange de décorer son intérieur de cette manière. Tout est sobre, propre et net. Je m'avance dans la pièce principale ; le bonhomme n'est pas là. Une porte sur la droite est ouverte, donnant sur l'escalier menant à l'étage. Dans le fond de la maison, une large baie vitrée s'ouvre sur un jardin, j'imagine ; difficile de savoir sans lumière et surtout avec le volet roulant baissé jusqu'aux mollets. Je pose mon sac contre le mur blanc, en prenant soin de ne pas le salir. Par réflexe, je retire de ma poche mon carnet et mon stylo. Une fois certaine que mon barda ne laissera pas de trace, je m'affale sur une chaise design qui n'a pas l'air très solide ; mon sur-poids me met toujours mal à l'aise avec ce genre de mobilier. J'ai faim et me sens épuisée par la route. Les coudes sur la table blanche, je me masse le cuir chevelu. Quelque chose m'effleure la jambe ; un chat noir filiforme frotte son long cou contre le pied de table. Je me penche pour le caresser, mais il préfère se trémousser sur la porte de la cave. Des pas feutrés se font entendre dans l'escalier. Il surgit et lance d'un ton glacial : « Vous prenez vos aises. »

Je me redresse d'un coup, prise en faute ; il a peut-être raison d'être en rogne. Il me fixe toujours ; sa main droite tapotant sur le genou laisse sous-entendre qu'il réfléchit intensément, un bouillonnement intérieur. Sur ce point, je ne me sens pas très différente de lui. Penser, oui, mais parler... Comme les mots ne viennent pas, j'affiche un sourire gêné. Il hausse les sourcils. Ce subtil mouvement remplace le « Ben voilà ! » du routier, mais n'a pas l'air de le combler de la même manière. D'un pas décidé, il s'approche de la porte de la cave. Le chat file vers le jardin. Le bonhomme ouvre doucement la porte de la cave, appuie sur l'interrupteur, puis se retourne vers moi en m'invitant à y entrer du plat de la main.

Je suis complètement abasourdie, comme quand une conversation nous échappe, sans qu'on ne l'ait senti venir. Le sentiment très concret qui s'impose à moi, c'est qu'un changement de direction, un basculement, une parenthèse s'ouvre. Le silence est pesant ; je n'ose pas regarder en arrière, de peur d'avouer ma crainte. De toutes façons la baie vitrée est à peine entrouverte et la persienne baissée plus bas que le genou ; juste de quoi laisser circuler le chat. Je me lève, les jambes flageolantes. D'un geste du menton, il me montre mon sac ; je le hisse sur mes épaules et fait un pas vers la cave. L'idée de passer juste à côté de lui m'angoisse, alors je cale mon bardas sur la bretelle droite, en guise bouclier dérisoire. J'avance vers lui, il ne s'écarte pas, je sens son souffle et sa tension. Je descends rapidement, d'un pas mahabile, les quelques marches en brique. Une fois en bas, je me retourne, éberluée ; avec le même petit sourire qui ne l'a pas quitté depuis le début de notre rencontre, il ferme délicatement la porte et la verrouille à double tour.

Quand j'étais petite, j'étais la reine des gaffes. Dès qu'il fallait choisir un chemin, je choisissais le mauvais. En portant la vaisselle, j'en prenais toujours trop pour aller plus vite et, immanquablement, je me retrouvais coincée au moment d'ouvrir une porte ou de poser le tout. Mon père était toujours là pour me le faire remarquer ; pas méchant, juste toujours présent. Il avait cette petite phrase : « Toute seule, comme une grande ! », avec un ton ironique. Oui, j'avais le don de me mettre dans l'embarras « Toute seule, comme une grande ! ». Je suis grande maintenant et je me suis mise dans la merde pour de vrai.

Premier réflexe : l'inventaire. Je suis face à l'escalier qui coupe la pièce en deux. Du côté droit se trouve, collé au mur d'en face, un établi très bien rangé ; les outils sont impeccables, comme s'ils n'avaient jamais servi. Tout est parfaitement ordonné. Dans le coin, les ustensiles de jardin : pelle, tondeuse électrique, râteau, seau... Du côté gauche de l'escalier, deux étagères en plastique sur lesquelles sont rangées des cartons ; le contenu de ceux-ci est bien noté au marqueur noir, sur les lignes prévues à cet effet ; rien ne dépasse chez lui. Dans l'autre coin, tout au fond à gauche, trône une machine à lavée reposant sur trois parpaings ; juste à côté, un évier, suivi d'un soupirail. Je m'approche avec espoir : une grille ! Trop grosse pour passer entre les barreaux ; même sciés, je ne passerais pas ; Sophie pourrait peut-être, mais pas moi. Je ne suis vraiment qu'une grosse conne. À vouloir faire mieux que les autres, plus libre, plus confiante, plus calme, plus posée, je me retrouve enfermée dans une cave, sans portable, sans connaître l'adresse où je me trouve et surtout sans la moindre idée des intentions de ce bonhomme. Dans la merde et de mon plein gré.

J'ouvre mon sac et j'en sors une pomme que je dévore trop rapidement, manquant de m'étrangler. Je cherche ma gourde dans la poche latérale et la vide sans réfléchir. « Même pas foutue de gérer l'eau ! » La phrase est sortie à voix haute. Je me ravise, un peu honteuse. Mon regard pivote vers la gauche : l'évier. Je m'avance ; il fonctionne. J'en fais une belle, de gourde ! Je reviens m'asseoir face à l'escalier et termine de rogner le trognon. Où le jeter ? Un regard de part et d'autre. Pas de poubelle. Pourquoi y en aurait-il une dans une cave ? Le reste de mon frugal repas rejoint le “ réservoir à déchets ” de mon sac à dos, que je vide dès que l'occasion se présente ; je m'en voudrais de salir une si belle cave. Le sol est peint en gris clair, les murs sont couleur crème ; pas de trace d'humidité. Je veux le voir en face quand il ré-ouvrira la porte, ce bonhomme. Dans un mouvement impulsif, je me lève, m'avance vers les outils et m'empare d'un cutter que je fourre dans ma poche. S'il s'avise de m'approcher, je lui refais le portrait !

Cela fait deux bonnes heures que je veille ; le bonhomme n'est pas apparu, il doit dormir tranquillement. Je m'installe un petit lit sur la gauche de l'escalier. Je sors mon matelas de sol et mon duvet. Je regarde ce qui pourrait me servir pour améliorer mon confort : une bâche bleue ; je la déballe en me disant que ce sera plus épais. D'un seul coup, des images séries de serial-killer me vrillent la cervelle. Si ça se trouve, c'est un grand malade ! Je la déplie, craintive de ce que je pourrais découvrir comme traces : de la peinture, du gris et du blanc.

Je me fais des idées ; pourtant je ne peux pas m'empêcher de me poser la question : Pourquoi ? Pourquoi m'a-t-il invité à descendre dans sa cave ? Pourquoi l'a-t-il verrouillée à double tour ? Pour me punir de mon petit numéro d'impolitesse ? Je voulais juste mettre de la distance, pour qu'il ne se fasse pas d'idées ; c'est tout. Lui, il y va fort en matière de distance : à double tour dans la cave ! Non, je ne comprends pas. J'ai 19 ans, je ne peux pas tout comprendre de la psychologie humaine. Qui le pourrait, d'ailleurs ?



La situation n'est pas logique, pas cohérente, pas normale. Tout dénote que ce bonhomme est tout ce qui a de plus normal ; pour preuve, je n'écris pas “ce mec”, ou “cet homme”, ou encore “ce monsieur” sur mon carnet, mais “ce bonhomme” ; un bonhomme est par définition bienveillant. J'ai conscience que le débat est stérile car la seule personne à convaincre, c'est moi-même. De toute façon, je n'ai aucun doute, cet individu est incapable de faire du mal à une mouche, ça se voit tout de suite... Aussitôt, je me rappelle que c'est toujours ce que les gens disent lorsqu'ils sont interrogés par la police au sujet de leur voisin que l'on embarque parce que le tueur en série, c'était lui. Je me masse le crâne, comme pour faire sortir de mon esprit ces maudits schémas télévisuels. Ce bonhomme ne s'est pas montré violent, c'est moi qui l'ai suivi. Je suis entrée chez lui, me suis assise sur sa chaise, puis j'ai répondu à son invitation en entrant dans sa cave. Les faits sont là. « Toute seule, comme une grande ! »

Chapitre 5 – Georges

Prise de tête n°1

Tout est sous contrôle. Tout est sous contrôle. Tout est sous contrôle. Tout est sous mon contrôle. Tout est sous mon contrôle. Tout est sous mon contrôle. Tout est sous mon putain de contrôle ! Tout est sous mon putain de contrôle !! Tout est sous mon putain de contrôle !!!

Souffler, respirer, ça va aller.

Tout est sous contrôle. Tout est sous contrôle. Tout est sous contrôle. De toute façon, tout est sous contrôle. Oui, tout est sous contrôle. Tout est sous mon contrôle. Bien sûr, que tout est sous contrôle. J'ai toujours tout contrôlé, alors il n'y a pas de raison que cette fois...

Je ne lui ai rien fait de mal. C'est un fait.

Je contrôle parfaitement la situation. Disons, que je contrôle bien la situation. Dans les faits, je suis le maître de la situation. Enfin, le maître dans le sens où je contrôle parfaitement la situation. Oui, puisque je ne lui ai fait aucun mal, car je n'ai pas envie de lui faire de mal. Je ne fais pas ce que je ne veux pas, donc je contrôle parfaitement la situation. Oui, je contrôle parfaitement la situation. C'est une évidence. Je contrôle parfaitement la situation. Je n'ai pas besoin de me le répéter. Je contrôle parfaitement cette putain de situation bordel de merde !!!

Souffler, respirer, un, deux, trois, ça va aller.

Je sais ce que je fais. Oui. Je sais bien ce que je fais. Je sais parfaitement ce que je fais. Enfin, je sais ce que je ne vais pas faire. Par conséquent, oui, je sais ce que je fais. Je sais ce que je fais par la négative. Enfin, il n'y a rien de négatif à cela, au contraire. Non, non non, je ne lui veux aucun mal. D'ailleurs je n'ai pas l'intention de lui faire quoi que ce soit. La preuve, je ne lui ai rien fait. Je ne l'ai même pas touchée. J'ai juste fermé la porte à double tour...

Pourquoi j'ai fait ça ?
Pourquoi ai-je fait ça ?
Pourquoi ai-je donc fait cela ?
À double tour en plus, c'est pas rien.
Non ce n'est pas rien, c'est un fait, c'est un geste, c'est un acte.
Pourquoi ai-je donc fait cela ?
Pourquoi ai-je fait ça ?
Pourquoi j'ai fait ça ?

Je ne lui ai pas fait de mal. C'est certain. C'est déjà cela. Déjà, car ça pourrait être pire et que ce n'est pas le cas. Un mal pour un bien, comme on dit...

Comment vais-je m'en sortir ? Comment vais-je pouvoir m'en sortir ? M'en sortir, m'en sortir, oui je vais m'en sortir, je ne suis pas enfermé, c'est elle qui est enfermée dans ma cave, mais quelque part, je me suis moi aussi enfermé dans cette situation. Cette p... Non plus de jurons.

Souffler, respirer, ça va aller.
OUI MAIS COMMENT ?!!!!
Un, deux, trois, ça va aller.
Comment vais-je m'en sortir ?
Comment je vais me sortir de ce mauvais pas ?
Comment m'en sortir, sans que cette affaire ne se termine en procès ?
Pourquoi je parle de procès ?
Cela n'a aucun sens, je ne lui ai fait aucun mal.
On est jugé quand on fait quelque chose de mal et ce n'est pas le cas !
La séquestration est punie par la loi, certes.
Mais je ne voulais pas la séquestrer !
Je voulais juste lui montrer que moi aussi je...
Enfin, j'ai tout de même fermé ce verrou à double tour.
C'est stupide.
C'est idiot.
C'est absurde.
Non, enfermer quelqu'un, ce n'est pas absurde.
On enferme quelqu'un à double tour dans sa cave pour une raison.
Ce qui est absurde, c'est que je n'ai pas de raison.
Enfin si, mais elle n'est pas vraiment concernée, voire pas du tout.
C'est à cause d'eux !
C'est complètement con mon raisonnement.
Et puis ça ne fait absolument pas avancer mon bordel de...
Comment vais-je m'en sortir ?
Être ou ne pas être dans la merde.
Non, non, non, je déteste les citations littéraires.
De toute façon, ce n'est pas une question, c'est une affirmation  : je suis dans la merde.
Le plus important est de savoir comment je vais m'en sortir.
Plus exactement comment dois-je agir pour m'en tirer ?
Oui c'est cela, je dois trouver le moyen de me tirer de ce mauvais pas.
C'est simple comme objectif.
Et maintenant, que vais-je faire ?
Non, non, non, je déteste les citations musicales.
Je dois trouver une solution, un chemin, un truc pour m'en sortir !
Lui ouvrir la porte ?
Bien sûr, j'y ai pensé.
Ouvrir la porte de la cave et celle de la maison, et la laisser partir. Comme si de rien n'était ?
Mais si elle repère mon nom ?
Si elle me dénonce ?
Si elle raconte n'importe quoi sur mon compte ?
Non, je ne peux pas la laisser sortir.
Enfin si, je dois la laisser sortir, mais pas comme ça.
Pas si simplement.
Pas si facilement.
Enfin pas sans que je sois certain qu'elle ne me traînera pas dans la boue.

Je dois me reprendre, assumer mes actes et faire face. J'ai fait une erreur. Je ne peux plus en commettre une seule. Je dois reprendre le contrôle de mes actes. C'est un choix, un engagement.



2 commentaires :

  1. Merci beaucoup pour ce super cadeau ! Et vous nous laissez comme çà, sans vergogne, en pleine station d'autoroute, à l'aube d'une rencontre ?!! lol
    Hâte de découvrir la suite...

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  2. Hé hé la voici, bonne lecture !

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